La Muse

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

La Muse à qui mes mains ont tressé, l’autre année, Pour sa tête divine à mon geste inclinée, La couronne flexible et le souple bandeau Où j’ai mêlé la rose ardente et l’iris d’eau Avec l’algue marine et le lierre des bois, La Muse au front orné par l’amour de mes doigts Des fleurs du vert printemps et de l’automne rousse, Elle que je connus hautaine m’a dit, douce, Souriant à demi dans l’ombre, lentement, Puis plus haut peu à peu et debout dans le vent : « Certes il sied, ô toi qui m’es humble et fidèle, D’aimer la pourpre chaste où tu me trouves belle Et qui tombe à longs plis égaux et qui s’étale Jusques à mon orteil que montre la sandale Et d’où sort noblement d’un geste qui l’étire Mon bras cerclé de bronze et qui porte une lyre ; Mais ne va pas au moins oublier qu’en secret Mon corps inattendu quelquefois apparaît Au cher passant pour qui ma robe alors s’entr’ouvre Et que, sous le tissu glorieux qui les couvre, Palpite ma beauté et frissonne ma chair. Ne sais-tu pas, non plus, que la source et la mer Sont faites pour baigner ma peau et que le vent, Debout à mon côté, de ses ongles, souvent A dénoué ma chevelure pour la tordre Éparse, et que ma bouche odorante aime à mordre Les fruits voluptueux qui parfument la nuit ? Et si, en m’appelant, dans l’ombre tu me suis, Au retour de l’aurore, en retrouvant en moi Le sourire hautain qui dompte et le pli droit De ma robe sacrée où je suis haletante, Tu verras, à travers sa pourpre transparente Dont j’apparais à tous orgueilleuse et vêtue, Marcher devant tes yeux la Muse pour toi nue. »