Les Meules

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

À cinq, à dix, à vingt sur les éteules, Comme autant de hameaux Nouveaux Autour des bourgs et des villages, S’éparpillent les meules. La route, Où trimballent les attelages, Où les rouliers, la pipe aux dents, Passent en s’attardant Est loin — on la redoute. Même l’énorme branle-bas Et le travail ardent des métairies Tournent les fours et les buanderies Vers le chemin d’où les meules ne se voient pas. Mais les meules Ont pour elles les plaines Où l’on peut voir, Le soir, Myriadaire et morcelé, Le bloc total du cristal étoilé ; Elles ont pour elles leur ombre solennelle Se déployant si largement Sur le damier vide et morne des champs, Qu’elles semblent jeter au devant d’elles Toute la nuit qu’au jour tombant Accumule Le crépuscule. Ainsi pendant les froids et les brumes d’hiver, Trônent-elles grandes et seules, Les meules ; Et jusqu’aux jours du printemps vert, Au fond des guérets nus et des plaines hagardes, Le ciel et l’étendue en ont la garde.