L’heure embrasse le silence

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Au mal : Répétons cloches de poison Les raisons De la plus hideuse des peines Elles sont gravées dans le marbre De la mère des tombeaux Gravées sur les palmes de pierre De la mort qui me travaille J’aime la mère des tombeaux D’un amour voué au mal Un vieil amour mauvais au goût On arrive à son lit par une rue tranquille Bordée de maisons grises comme toutes les maisons Une tranquille rue rouillée Qui n’a jamais été jeune Et là le désespoir poète Le désespoir qui se respecte A le visage comme un œuf Et de se voir dans le ruisseau Son cœur noble se soulève Le poète n’a plus de germe Pour tricher avec le temps Le poète n’a plus de langue Pour lécher sa mélancolie Les images sont au secret Ma fausse perle fine Si tu pouvais mendier ton pain Pour être humain la voix te manque Nul ne te voit riche ni pauvre Tu n’as ni fièvre ni santé Tu n’es pas mieux que rien mais que veux-tu tu es Ta solitude vide l’urne de ton corps Tu es aux yeux des autres comme un figurant La façade le gant le monument le masque Encore si c’était vengeance de la vie Mais non le mal ne tient ni à toi ni aux autres Et dans la douceur triste de ton passé clos L’amour le plus mortel n’égale que son deuil Mère la mort est authentique et véritable Ses rayons font les morts éternellement morts Ils sont autour de mon amour voué au mal Nul aviron sous terre et nul fleuve à franchir Pour comprendre l’espace et marquer la présence Vivre n’est que d’aller d’un corps à son néant De la forme à la nuit et du sens à l’oubli Vivre c’est tout manquer et manquer à soi-même Puisque je meurs dans ce que j’aime à tout instant Je ne me suis jamais tué mais on me tue Je laisse l’illusion aux pleutres aux profanes Et la démence est faite fée par le chagrin L’aveugle a vu sa chair décroître Ruines vous êtes entières Dans le champ de ma vision Comme à plaisir décharnée Comme à douleur annulée. Au bien : De sa bouche bâillonnée L’heure embrasse le silence Une abeille roule au sol Avec mille de ses sœurs Et mille abeilles remontent Vers la fleur qui les convoque Douloureuses langoureuses Les hirondelles du soir Perpétuent une famille Qui ne connaît que chaleur Une seule saison sonne Un seul souci de bonheur La lune se multiplie Dans un arbre en proie au gui Au gui qui se multiplie Au ventre qui reproduit Et l’arbre en est rajeuni Et la vie est infinie L’homme arrache le bâillon Et son cœur combat les heures Et sa tête les confond. Au bien : De sa bouche bâillonnée L’heure embrasse le silence Une abeille roule au sol Avec mille de ses sœurs Et mille abeilles remontent Vers la fleur qui les convoque Douloureuses langoureuses Les hirondelles du soir Perpétuent une famille Qui ne connaît que chaleur Une seule saison sonne Un seul souci de bonheur La lune se multiplie Dans un arbre en proie au gui Au gui qui se multiplie Au ventre qui reproduit Et l’arbre en est rajeuni Et la vie est infinie L’homme arrache le bâillon Et son cœur combat les heures Et sa tête les confond.