De quoi t’ai-je, en ce jour, frustré, cœur endormi

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

De quoi t’ai-je, en ce jour, frustré, cœur endormi ? Du vivre, du souffrir, des regrets, de l’espoir ? Du sourd discernement d’être enclos à demi Dans la brume insoluble et croissante du soir ? J’ai trop vanté, jadis, l’honneur d’être vivant, Mon esprit débordait d’un combatif azur. Mais crois en le soupir dont tu n’étais pas sûr : Tout n’est que vanités et pâture de vent ! Dans le mal que m’inflige un séjour partagé, Où le sol te recouvre alors que j’erre encor, L’inacceptable peine est pour le triste corps À qui pèse sans fin tout moment passager ! — Heureux celui qui peut, en s’arrêtant soudain, Pour tomber dans la paix sans rêve et sans ennui, N’avoir pas à compter les heures de la nuit, Près d’une coupe vide et des flambeaux éteints !