Tout est sauvé

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Tout est détruit je vois d’avance le désastre Un rat est sur le toit un oiseau dans la cave Les lèvres dans les livres ne bourdonnent plus Tous les tableaux sont à l’envers en épaisseur Souvenirs et témoins s’obscurcissent ensemble Un vieillard gît poupée de rien près d’un berceau Un enfant croque les débris d’un engrenage Au creux d’un cimetière un mort a résisté Et les mots doux des amoureux et les berceuses Et les travaux font un silence à tout casser Les hirondelles de la vue se sont fermées Un petit feu violet a désossé Marie Un souffle excrémentiel effacé Max et Pierre L’enfer défunt sèche à la pointe des clochers Une auréole d’ombre étrangle tous les fronts Un héros baigne dans le sang d’un criminel L’heure se fige sur l’égout et sur la vague Une lèpre d’azur mange les derniers arbres Il pleut il ne pleut pas et le beau temps grimace Peut-être n’y a-t-il jamais rien eu sur terre Puisque la mort s’affiche comme une naissance Tout est détruit je vois d’avance les chantiers Où tout est terminé la charrue et la faulx Ont saisi de leur bec des pelotes de nerfs Le miroir du génie coquet coquin cocasse Reflète dans sa lave une arme ridicule A-t-on comparé l’aube au premier des désirs A-t-on jamais su lire au flanc d’un ventre plein L’homme était-il de pierre et la femme de cendres Un sein qui fut glorieux supporte la caresse Des pavés d’une rue fréquentée disparue Et le plan de la ville est couvert de poussière Fiançailles le mal cherchait son partenaire Il l’a trouvé c’est le désert à tout jamais Je l’imagine on me le montre noir sur blanc Né en hiver je peux tout voir en négatif Je suis né pour mourir et tout meurt avec moi Les étoiles éteintes m’apparaissent miennes Le deuil unit les murs qui séparaient les hommes Personne pour tirer la morale du conte. Rien n’est détruit tout est sauvé nous le voulons Nous sommes au futur nous sommes la promesse Voici demain qui règne aujourd’hui sur la terre Il y a de grands rires sur de grandes places Des rires de couleur sur des places dorées Les barques des baisers explorent l’univers Les enfants les moissons justifient l’ambition Les hommes fortifient la conscience des mères L’éclat de la passion attendrit les visages Dans les yeux la fraîcheur tourne sa roue de plumes Les rêves insouciants vont par tous les chemins Les besoins sont gracieux et les causes solubles Le cœur a tant d’espace qu’il défie les astres Il est comme une vague qui n’a pas de fin Il est comme une source éternisant la chair La majesté de vivre désavoue la mort Je parle de ce temps que nous avons atteint Nous le voulons et rien ne nous en fait démordre Nous allions en avant nous sommes en avant Des mineurs ont chanté contre l’injuste peine Des forçats ont secoué leurs chaînes en chantant Nos frères ont lutté partout et sans douter Et les bourgeons sortaient du bois sec et des ronces Et le courage allait de pair avec l’amour S’éveiller opprimé accentuait le combat Nous étions moins que rien mais nous devenions tout Le monde étant à nous nous étions à nous-mêmes La langue de la vie nous fondait dans la bouche Nous ne connaissions pas d’oasis ni d’abri Nous cherchions le réel fraternel sans rupture La vérité concrète la vertu sensible Du fond de la douleur nous dénoncions le mal Nos frères avaient faim étaient pillés meurtris Poussés au désespoir conduits à l’abattoir Mais la rose de feu de leur sang survivait Les hommes survivaient nous en étions garants Et les fils de leurs fils éclairaient l’avenir Nos comptables brisaient les zéros du néant Nos paysans comptaient les mois de la genèse Voir s’étendait au loin comme un corps rayonnant Nos forces par en bas étaient illimitées La beauté la confiance ne pesaient pas lourd Néanmoins aujourd’hui leur rosée est féconde Voici demain qui règne aujourd’hui sur la terre Au jour de la durée l’homme est indispensable Et voici que le monde est un objet utile Objet voluptueux indestructible et roi Que la vie a comblé en même temps que l’homme.