Jour de juin

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Beau jour, tout composé de vert, de bleu cuisant, Dont le grésillement est menu et paisible, L’été t’a recouvert d’une gaze d’argent Qui veut te rendre incorruptible. Tu semblés protégé, depuis ton clair matin, Par la fine coupole amollie et soyeuse De la chaleur, qui croit prolonger ton destin Par sa force tendre et soigneuse. Se peut-il, jour parfait, que ton charme obstiné Résiste au soir naissant ? Déjà les hirondelles Font entendre leurs cris rassembleurs et fidèles, Déjà la cloche du dîner Fait jaillir à travers les blanches clématites Ses bonds de chevreau fol, à sa corde lié ; Quel rappel de l’enfance en mon âme suscite Cet humble angélus familier ! Beau jour, le faible soir vous absorbe et vous cède À la nuit, dont chaque heure est de l’éternité, Tant ce qui meurt est mort ! Car qui de nous possède Un seul jour des anciens étés ? Combien de fois déjà ces pêches azurées Que sont les cieux dé juin, onctueux, succulents, Ont-ils nourri avec leurs sèves bigarrées Mon regard, comme eux opulent ? Qu’ai-je fait de ces jours dont le suc d’or s’exprime Sur les yeux éblouis et l’espoir frémissant ? Ai-je aimé pour eux seuls ces espaces sublimes Qui voudraient sembler innocents ? Ai-je d’un cœur dévot, virginal et tranquille Vénéré dans l’éther les invisibles dieux Lorsque le soir pâmé étend ses roses huiles Comme un sanglot voluptueux ? D’où vient ce chaud pouvoir des soirs qui nous fascinent, Quand l’hirondelle jette en cercle dans l’azur Ses cris persécutés d’oiseau qu’on assassine, Suivis d’un silence ample et pur. Une abbesse accoudée au puits d’un monkstère Est un lys infini s’allongeant jusqu’aux cieux, Mais jamais je n’ai cru que le ciel ni la terre Combleraient mon cœur anxieux. Je ne contemple pas l’activité suave De ces soirs traversés par des flèches d’oiseaux Sans frémir d’écouter l’appel sourd et si grave Qui monte des bois et des eaux. — Je m’abandonne à vous, éparse songerie Où le divin s’unit à de profonds instincts ; J’ai toujours déchilïré votre antique furie, Beaux soirs faussement enfantins ! Comme un métal sur qui le dur marteau s’abaisse, Mon être, en qui s’émeut le bloc tremblant des pleurs, Sent descendre sur lui d’implacables caresses, Jusqu’à l’éclatement du cœur !…