Consolation à M. du Perier, gentil-homme d’Aix en Provence, sur la mort de sa fille

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

Ta douleur, Du Perier, sera donc éternelle, Et les tristes discours Que te met en l’esprit l’amitié paternelle L’augmenteront toujours ! Le malheur de ta fille au tombeau descenduë Par un commun trépas, Est-ce quelque dédale où ta raison perduë Ne se retreuve pas ? Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine, Et n’ay pas entrepris, Injurieux ami, de soulager ta peine, Avecque son mépris. Mais elle estoit du monde où les plus belles choses Ont le pire destin, Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin. Puis, quand ainsi seroit que, selon ta priere, Elle auroit obtenu D’avoir en cheveux blancs terminé sa carriere, Qu’en fust-il advenu ? Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste Elle eust eu plus d’accueil? Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste Et les vers du cercueil? Non, non, mon Du Perier, aussi-tost que la Parque Oste l’ame du corps, L’âge s’évanouït au deçà de la barque, Et ne suit point les morts. Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale; Et Pluton aujourd’huy, Sans égard du passé, les mérites égale D’Archémore et de luy. Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes; Mais, sage à l’advenir, Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintes Éteins le souvenir. C’est bien, je le confesse, une juste coustume, Que le cœur affligé, Par le canal des yeux vuidant son amertume, Cherche d’estre allegé. Mesme quand il advient que la tombe separe Ce que nature a joint, Celuy qui ne s’émeut a l’ame d’un barbare, Ou n’en a du tout point. Mais d’estre inconsolable et dedans sa mémoire Enfermer un ennuy, N’est ce pas se hayr pour acquerir la gloire De bien aimer autruy ? Priam, qui vit ses fils abattus par Achille, Dénüé de support Et hors de tout espoir du salut de sa ville, Receut du reconfort. François, quand la Castille, inégale à ses armes, Luy vola son Dauphin, Sembla d’un si grand coup devoir jeter des larmes Qui n’eussent point de fin. Il les secha pourtant, et, comme un autre Alcide, Contre fortune instruit, Fit qu’à ses ennemis d’un acte si perfide La honte fut le fruit. Leur camp, qui la Durance avoit presque tarie De bataillons épais, Entendant sa constance, eut peur de sa furie, Et demanda la paix. De moi, dejà deux fois d’une pareille foudre Je me suis vu perclus ; Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre Qu’il ne m’en souvient plus. Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede Ce qui me fut si cher; Mais, en un accident qui n’a point de remede, Il n’en faut point chercher. La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. On a beau la prier, La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles, Et nous laisse crier. Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, Est sujet à ses loix, Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos rois. De murmurer contr'elle et perdre patience, Il est mal à propos : Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos.