Signalement

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Chair de l’Autre Sexe ! Élément non-moi ! Chair, vive de vingt ans poussés loin de ma bouche !… L’air de sa chair m’ensorcelle en la foi Aux abois Que par Elle, ou jamais, Mon Destin fera souche… Et, tout tremblant, je regarde, je touche… Je me prouve qu’Elle est ! — et puis, ne sais qu’en croire… Et je revois mes chemins de Damas Au bout desquels c’était encor les balançoires Provisoires… Et je me récuse, et je me débats ! Fou d’un art à nous deux ! et fou de célibats… Et toujours le même Air ! me met en frais De cœur, et me transit en ces conciliabules… Deux grands yeux savants, fixes et sacrés Tout exprès. Là, pour garder leur sœur cadette, et si crédule, Une bouche qui rit en campanule !… (Ô yeux durs, bouche folle !) — ou bien Ah ! le contraire : Une bouche toute à ses grands ennuis, Mais l’arc tendu ! sachant ses yeux, ses petits frères Tout à plaire, Et capables de rendez-vous de nuit Pour un rien, pour une larme qu’on leur essui’ !… Oui, sous ces airs supérieurs, Le cœur me piaffe de génie En labyrinthes d’insomnie !… Et puis, et puis, c’est bien ailleurs Que je communie…