Le verger de lis

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

C’est un verger de lis, fleurs vives, blanches, rousses : Des lis aussi hauts que mon cœur ! Sous un azur sans pli, sans tache, sans secousse, Uni comme une longue odeur, Ces lis sont le printemps, et je ne suis qu’une âme Qui meurt sur leur calice étroit ; J’enroule, décollant leurs antennes de flamme, Du sucre humide sur mes doigts. Ah ! que c’est peu de chose, une âme avide et tendre Près du peuple ardent et gluant Des innombrables lis, où le jour vient étendre Les langes bleus du matin blanc ! Leur sève est un ruisseau baignant leurs longues tiges D’un courant toujours frais et vert, On se sent pris d’un triste et languissant vertige Au-dessus de leurs cols ouverts. On se sent pris d’une âpre et délirante angoisse De ne pouvoir multiplier Son désir et ses mains autant de fois que croissent Des lis blancs dans les prés mouillés Ah pouvoir soulever leur lumineux visage, Pouvoir leur parler dans le cœur, Surprendre en leur calice un végétal ramage, Avoir la gloire chez les fleurs ! Casser leur vive tige, et la portant aux lèvres Aspirer ce suc et ce vin, Puis moduler sa joie et ses plaintives fièvres Aux trous de ces pipeaux divins. Il n’est pas suffisant qu’on regarde et qu’on touche Les vergers odorants et verts, Je voudrais n’être plus qu’une amoureuse bouche Qui goûte et qui boit l’univers !