Les Souhaits
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Il est au Mogol des folets
Qui font office de valets,
Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,
Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez à leur ouvrage,
Vous gastez tout. Un d’eux prés du Gange autrefois
Cultivoit le jardin d’un assez bon Bourgeois.
Il travailloit sans bruit, avoit beaucoup d’adresse,
Aimoit le maistre et la maistresse,
Et le jardin sur tout. Dieu sçait si les zephirs
Peuple ami du Demon l’assistoient dans sa tâche :
Le folet de sa part travaillant sans relasche
Combloit ses hostes de plaisirs.
Pour plus de marques de son zele,
Chez ces gens pour toûjours il se fust arresté,
Nonobstant la legereté
A ses pareils si naturelle ;
Mais ses confreres les esprits
Firent tant que le chef de cette republique,
Par caprice ou par politique,
Le changea bien-tost de logis.
Ordre luy vient d’aller au fond de la Norvege
Prendre le soin d’une maison
En tout temps couverte de neige ;
Et d’Indou qu’il estoit on vous le fait lapon.
Avant que de partir l’esprit dit à ses hostes :
On m’oblige de vous quitter :
Je ne sçais pas pour quelles fautes ;
Mais enfin il le faut, je ne puis arrester
Qu’un temps fort court, un mois, peut-estre une semaine.
Employez-la ; formez trois souhaits, car je puis
Rendre trois souhaits accomplis ;
Trois sans plus. Souhaiter, ce n’est pas une peine
Etrange et nouvelle aux humains.
Ceux-cy pour premier vœu demandent l’abondance ;
Et l’abondance à pleines mains,
Verse en leurs cofres la finance,
En leurs greniers le bled, dans leurs caves les vins ;
Tout en creve. Comment ranger cette chevance ?
Quels registres, quels soins, quel temps il leur falut !
Tous deux sont empeschez si jamais on le fut.
Les voleurs contre eux comploterent ;
Les grands Seigneurs leur emprunterent ;
Le Prince les taxa. Voila les pauvres gens
Malheureux par trop de fortune.
Ostez-nous de ces biens l’affluence importune,
Dirent-ils l’un et l’autre ; heureux les indigens !
La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.
Retirez-vous, tresors, fuyez ; et toy Deesse,
Mere du bon esprit, compagne du repos,
O mediocrité, reviens viste. A ces mots
La mediocrité revient ; on luy fait place ;
Avec elle ils rentrent en grace,
Au bout de deux souhaits estant aussi chançeux
Qu’ils estoient, et que sont tous ceux
Qui souhaitent toûjours, et perdent en chimeres
Le temps qu’ils feroient mieux de mettre à leurs affaires.
Le folet en rit avec eux.
Pour profiter de sa largesse,
Quand il voulut partir, et qu’il fut sur le poinct,
Ils demanderent la sagesse ;
C’est un tresor qui n’embarrasse point.