Du Thésauriseur et du Singe
Jean de La Fontaine
Fables — 1694
Un Homme accumuloit. On sçait que cette erreur
Va souvent jusqu’à la fureur.
Celui-ci ne songeoit que Ducats et Pistoles.
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.
Pour seureté de son Tresor
Nôtre Avare habitoit un lieu dont Amphitrite
Défendoit aux voleurs de toutes parts l’abord.
Là d’une volupté, selon moi fort petite,
Et selon lui fort grande, il entassoit toûjours.
Il passoit les nuits et les jours
À compter, calculer, supputer sans relâche ;
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche,
Car il trouvoit toûjours du mécompte à son fait :
Un gros Singe plus sage, à mon sens, que son maître,
Jettoit quelque Doublon toûjours par la fenêtre,
Et rendoit le compte imparfait.
La chambre bien cadenacée
Permettoit de laisser l’argent sur le comptoir.
Un beau jour Dom-bertrand se mit dans la pensée
D’en faire un sacrifice au liquide manoir.
Quant à moi, lors que je compare
Les plaisirs de ce Singe à ceux de cet Avare,
Je ne sçai bonnement ausquels donner le prix :
Dom-bertrand gagneroit prés de certains esprits ;
Les raisons en seroient trop longues à déduire.
Un jour donc l’animal, qui ne songeoit qu’à nuire,
Détachoit du monceau tantôt quelque Doublon,
Un Jacobus, un Ducaton ;
Et puis quelque Noble à la rose
Éprouvoit son adresse et sa force à jetter
Ces morceaux de métal qui se font souhaiter
Par les humains sur toute chose.
S’il n’avoit entendu son Compteur à la fin
Mettre la clef dans la serrure,
Les Ducats auroient tous pris le même chemin,
Et couru la même avanture.
Il les auroit fait tous voler, jusqu’au dernier,
Dans le goufre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu veuille préserver maint et maint Financier
Qui n’en fait pas meilleur usage.