Le Loup et le Renard
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
D’où vient que personne en la vie
N’est satisfait de son état ?
Tel voudroit bien être Soldat,
À qui le Soldat porte envie.
Certain Renard voulut, dit on,
Se faire Loup. Hé qui peut dire
Que pour le métier de Mouton
Jamais aucun Loup ne soupire ?
Ce qui m’étonne est qu’à huit ans
Un Prince en Fable ait mis la chose,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique à force de temps
Des Vers moins sensez que sa Prose.
Les traits dans sa Fable semez,
Ne sont en l’Ouvrage du Poëte
Ni tous, ni si bien exprimez.
Sa loüange en est plus complete.
De la chanter sur la Muzette
C’est mon talent ; mais je m’attens
Que mon Heros dans peu de tems
Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand Prophete,
Cependant je lis dans les Cieux,
Que bientôt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homeres ;
Et ce tems-ci n’en produit gueres.
Laissant à part tous ces mysteres,
Essaïons de conter la Fable avec succez.
Le Renard dit au Loup, Nôtre cher, pour tous mets
J’ai souvent un vieux Coq, ou de maigres Poulets ;
C’est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chere avec moins de hazard.
J’approche des maisons, tu te tiens à l’écart.
Apprens-moi ton métier, Camarade, de grace :
Rens-moi le premier de ma race
Qui fournisse son croc de quelque Mouton gras.
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
Je le veux, dit le Loup : Il m’est mort un mien frere,
Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras.
Il vint, et le Loup dit : Voici comme il faut faire
Si tu veux écarter les Mâtins du Troupeau.
Le Renard aïant mis la peau
Repetoit les leçons que lui donnoit son maître.
D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
Puis enfin il n’y manqua rien.
À peine il fut instruit autant qu’il pouvoit l’être,
Qu’un Troupeau s’approcha. Le nouveau Loup y court,
Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.
Tel vêtu des armes d’Achille
Patrocle mit l’alarme au Camp et dans la Ville.
Meres, Brus et Vieillards au Temple couroient tous.
L’ost au Peuple bêlant crut voir cinquante Loups.
Chien, Berger et Troupeau, tout fuit vers le Village,
Et laisse seulement une Brebis pour gage.
Le larron s’en saisit. À quelque pas de là
Il entendit chanter un Coq du voisinage.
Le Disciple aussi-tôt droit au Coq s’en alla,
Jettant bas sa robe de classe,
Oubliant les Brebis, les leçons, le Regent,
Et courant d’un pas diligent.
Que sert-il qu’on se contrefasse ?
Pretendre ainsi changer, est une illusion :
L’on reprend sa premiere trace
À la premiere occasion.
De vôtre esprit que nul autre n’égale,
Prince, ma Muse tient tout entier ce projet.
Vous m’avez donné le sujet,
Le dialogue et la morale.