Saint Amand

Émile Verhaeren

Les Héros — 1908

Saint Amand Et seul, n’ayant foi qu’en lui-même Puisque son Dieu songeait en lui, Il s’en était venu, par le chemin fortuit, Vers les pays rugueux et les océans blêmes. Transversale forêt dont le soleil levant Avait peine à trouer la frondaison profonde, Nuages d’ombre et d’or armés de vent Qui accouriez du bout du monde, Cris des bêtes et tumultes de voix Et batailles, au fond des bois, Et vous, bandits, qui restiez aux écoutes Aux coins masqués et ténébreux des routes, Vous n’interrompiez pas L’élan calme et chrétien de son grand pas. À mesure que se dressait l’obstacle Devant ses yeux fervents et clairs. Le Saint voyait les rais de ses futurs miracles. Luire au travers. Avec des mots de paix et de prière Il bénissait l’horreur des lieux qu’il traversait. Et la tempête énorme et les haines guerrières Et l’unanime aboi des rages carnassières Cessaient. Là-bas, sous les hauts cieux de sa terre lointaine, Dans le roux Languedoc ou la pourpre Aquitaine, Le merveilleux soleil, comme une grappe d’or, Semblait mûrir sa vie aux treilles de l’espace. Les pays fiers et doux y nourrissaient les races. Les îles de la mer y rappelaient encor Les anciens paradis d’où s’envolaient les anges. Tel matin de moisson ou tel soir de vendange, La lumière y versait un tel enivrement, Au crépuscule et à l’aurore, Qu’on la buvait, superbement, Par tous les pores, Comme le sang même du firmament. En Flandre, oh ! que la vie était voilée et sombre. Et faite avec du froid et faite avec de l’ombre : Sur des morceaux de sol que divisaient les eaux, Quelques maisons de bois, quelques murs de roseaux Peuplaient, sous le ciel bas, l’ample étendue humide. Semeurs prudents, colons timides Mais tenaces jusqu’à l’entêtement, Jetaient, dans les sillons, le chanvre ou le froment Et recueillaient et travaillaient la laine Des troupeaux blancs Parqués, sous un chaume branlant, Ici, là-bas, plus loin, jusques au bout des plaines. L’homme y servait, depuis mille ans, les Dieux De la foudre sinistre et des cieux orageux. Armé de confiance et de sainte folie, Partout, au bord de la fontaine, au coin du pré, Même devant l’emblème effarant et sacré De Thor dont il niait la puissance avilie, Le saint priait, songeait et discourait. Il s’affirmait mystérieux et téméraire. Il unissait en lui tant de forces contraires Et son silence était si merveilleux d’ardeur Que ceux dont il domptait et enlevait la peur Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres Rien qu’à le voir, Le soir, Comme un prodige blanc, sur leur lande apparaître. Un jour, là-bas, où la Lys et l’Escaut Joignent les gestes clairs et souples de leurs eaux, Il établit la paix d’un double monastère. Les murs, au bord des flots, penchant leur face austère S’y reflétaient en y mirant la croix. Deux simples tours montaient parmi les bois ; Et les feuilles des arbres proches Mêlaient leur bruissement confus Aux tintements de l’Angelus, Quand l’aube, aux doigts d’argent, frôlait, là-haut, les cloches. Tous ceux dont l’âme était, avec le Christ, d’accord Avaient aidé le Saint à bâtir sa pensée, En ce coin d’eau nombreuse et de terre boisée D’où Gand ferait, un jour, jaillir son beffroi d’or. Pêcheurs, fermiers, colons s’étaient mis à l’ouvrage, Quittant les uns leur barque et les autres leur clos, Et des femmes avaient monté, la pierre au dos, Des échelles menant vers les plus hauts étages, Si bien, qu’à voir le cloître immense et crénelé, Chacun y désignait en passant par les routes, Soit aux creux du portail, soit à la clef des voûtes, La brique ou le moellon qu’il y avait scellé. Et maintenant les grands moines vêtus de laine Pouvaient passer les mers et traverser les plaines Qui d’Irlande, de France ou des pays saxons, La Flandre leur offrait à tous une maison, Ruche pour les esprits, grange pour les javelles Et cellier pour les fruits des croyances nouvelles ; Colombier clair, d’où l’extase s’élancerait Vers l’infini, à coups d’aile vibrante et forte, Tandis que le travail des bras dessécherait Le sol pourri de boue et de racines mortes. Et l’apôtre aquitain que Clotaire, le roi, Fit évêque pour qu’il fût grand, même sur terre, Voyait ainsi son rêve à l’entour de la croix Fleurir, comme un rinceau de roses tributaires, Et parfumer l’espace et parer l’avenir. La mort, dès lors, sans le troubler, pouvait venir Poser sur son vieux front ses mains de gel et d’ombre Et sur le bloc de son tombeau marquer le nombre Et la trace des pas silencieux du temps, Son cœur se confiait à l’avenir flottant, Et quand le ciel montrait, au déclin des journées, Ses étoiles, jusqu’au zénith échelonnées. Le saint prétendait voir en leurs groupes de feux Comment, selon sa volonté parfaite, Dieu Disposerait plus tard, aux jardins de la terre, La floraison en bouquets d’or des monastères.