Chaleur

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Bel arrangement du matin, Qui aveuglez d’air argentin Les coteaux crépelés de thym ; Brillez sur les toits et les portes, Et sur toutes les routes tortes De la campagne à demi morte. Tout luit, tout bleuit, tout bruit, Le jour est brûlant comme un fruit Que le soleil fendille et cuit. Chaque petite feuille est chaude Et miroite dans l’air où rôde Comme un parfum de reine-claude. Du soleil comme de l’eau pleut Sur tout le pays jaune et bleu Qui grésille et oscille un peu. Un infini plaisir de vivre S’élance de la forêt ivre, Des blés roses comme du cuivre. La joie est ainsi qu’une tour Haute et lisse dans l’or du jour Et l’air suave est de l’amour. Ô tendresses aériennes, Tout est disposé pour que viennent Comme en des saisons anciennes Juliette avec Roméo, Daphnis chantant dans un roseau, Ou Vénus avec son oiseau. Au cœur des corolles sucrées L’abeille bourdonne, serrée Par les fleurs de pollens soufrées ; Ô mon plaisir, soyez aussi Comme un lys vibrant et roussi Où l’insecte d’or est assis…