Les Charmettes

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

La route un tendre miel de menthe Flottait sur le petit torrent, Rousseau, quand vous vîntes, errant, Vers votre humble, immortelle amante. L’eau coule, le silence est frais, L’ombre est verte, humide et dormante. – C’est sur cette pente si lente Que votre fenêtre s’ouvrait ! Tous vos soupirs, tout votre orage, Qui, dans la plus grande cité, Mèneront un peuple irrité, Soulèvent ici le feuillage… Religieuse pâmoison ! Mon cœur, de douceur va se fendre. Je pousse votre porte, j’entre, Voici l’air de votre maison. Je me penche à votre fenêtre, Le soir descend sur Chambéry ; C’est là que vous avez souri A votre maîtresse champêtre. Vos pieds couraient sur le carreau Et vous traversiez la chapelle Quand votre mère sensuelle S’éveillait entre ses rideaux. Des cloches tintent, le jour baisse, Voyez, je rêve, je me tais… C’est sur ce lit que tu jetais Ton cœur qui crevait de tristesse ! Voyez avec quel front pâli, Dans cette émouvante soirée, Je suis – l’âme grave et serrée – Venue auprès de votre lit. Recueillie et silencieuse, Les deux mains sur votre oreiller, Les bras ouverts et repliés Je fus votre sœur amoureuse. Je presse votre ombre sur moi, Que m’importe ces cent années ! Vous viviez ici vos journées A la même heure de ce mois ; Il est six heures et demie, Claude Anet arrose au jardin ; Vos deux mains, si chaudes soudain, Sont sur le cœur de votre amie. C’est ici, près de ce muscat, Dans la douce monotonie, Que vous grelottiez de génie Ô héros lâche et délicat ! L’odeur claire et fraîche en automne Des dahlias et du raisin, Glissait, dans l’aube, sur le sein De celle qui vous fut si bonne. Dans la chambre un papier chinois Sur les murs vieillis se décolle. Ah ! comme votre hôtesse est folle ! Vous pleurez d’amour tous les trois.. La douceur des soleils sur Parme, Les beaux golfes de l’univers Ne valent pas un jardin vert Où coulaient de fameuses larmes. Ô Rousseau qui fûtes laquais Et fûtes chassé par vos maîtres, Vous dont le chant divin pénètre Les bois, les sources, les forêts, Voyez, ce soir le ciel bleu penche Sur les Charmettes son front pur, Je prends dans mes mains tout l’azur, Je te donne cette pervenche…