Les fleurs rares

Guillaume Apollinaire

Poèmes à Lou — 1955

Entreprenant un long voyage Ptit Lou hantée par l’histoire de Jussieu Au lieu d’un petit cèdre prit Quoi donc Je gage Qu’on ne devinera pas ce que Dieu Fit prendre à mon ptit Lou une fleur rare Dont elle ferait don aux serres de Paris La fleur était sans prix Et Dame Lou voyant qu’elle en valait la peine Froissa pour la cueillir sa jupe de futaine Mais en passant dans la forêt Allant prendre son train à la ville prochaine Ptit Lou vit sous un chêne Une autre fleur Plus belle encore elle paraît La première fleur tombe Et la forêt devient sa tombe Tandis que mon ptit Lou d’un air rêveur A cueilli la seconde fleur Et l’entoure de sa sollicitude Arrivant à la station Après une montée un peu rude Pour s’y reposer de sa lassitude Avec satisfaction Ptit Lou s’assied dans le jardin du chef de gare Tiens dit-elle une fleur Elle est encore plus rare Et sans précaution Ma bergère Abandonna la timide fleur bocagère Et cueillit la troisième fleur Cheu Cheu Pheu Pheu Cheu Cheu Pheu Pheu Le train arrive Et puis repart pour regagner l’Intérieur Mais dans le train la fleur se fane et Lou pensive S’en va chez la fleuriste en arrivant Ces rares fleurs j’en vais rêvant Elles sont si rares Madame Que je n’en tiens plus mon âme La fleuriste s’exprime ainsi Et Lou dut se contenter d’un souci Que lui refuse Sans lui donner d’excuse Le directeur (un personnage réussi) Des serres de la ville De Paris Malgré tous les pleurs et les cris De Lou qui dut jeter cette fleur inutile Et Lou du Vilain personnage Quittant le bureau dut Entreprendre à rebours l’horticole voyage Je crois qu’il est sage De nous arrêter À la morale suivante sans insister Des Lous et de leurs fleurs il ne faut discuter Et je n’en dis pas davantage