À ses Enfans.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Dans ces prés fleuris Qu’arrose la Seine Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis. J’ai fait, pour vous rendre Le destin plus doux, Ce qu’on peut attendre D’une amitié tendre ; Mais son long courroux Détruit, empoisonne Tous mes soins pour vous, Et vous abandonne Aux fureurs des loups. Seriez-vous leur proie, Aimable troupeau, Vous, de ce hameau L’honneur et la joie ; Vous qui, gras et beau, Me donniez sans cesse Sur l’herbette épaisse Un plaisir nouveau ? Que je vous regrette ! Mais il faut céder : Sans chien, sans houlette, Puis-je vous garder ? L’injuste fortune Me les a ravis. En vain j’importune Le ciel par mes cris ; Il rit de mes craintes, Et, sourd à mes plaintes, Houlette ni chien, Il ne me rend rien. Puissiez-vous, contentes Et sans mon secours, Passer d’heureux jours, Brebis innocentes, Brebis, mes amours. Que Pan vous défende ; Hélas ! il le sait, Je ne lui demande Que ce seul bienfait. Oui, brebis chéries, Qu’avec tant de soin J’ai toujours nourries, Je prends à témoin Ces bois, ces prairies, Que, si les faveurs Du dieu des pasteurs Vous gardent d’outrages, Et vous font avoir Du matin au soir De gras pâturages, J’en conserverai Tant que je vivrai La douce mémoire ; Et que mes chansons En mille façons Porteront sa gloire, Du rivage heureux Où, vif et pompeux, L’astre qui mesure Les nuits et les jours, Commençant son cours, Rend à la nature Toute sa parure, Jusqu’en ces climats Où, sans doute las D’éclairer le monde, Il va chez Téthys Rallumer dans l’onde Ses feux amortis.