Soldats morts à la guerre

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Soldats morts à la guerre, Qui remplissez le sol mortuaire, là-bas, Avec le spectacle encor rouge des combats Dans vos yeux, sous la terre, Voici venir pieusement vers vous les pas, De ceux dont l’âme Vous est ferveur, orgueil, mémoire et flamme, Mais dont les yeux ne pleurent pas. Nous vous sentons trop hauts pour gémir sur vos tombes. Le vent qui tour à tour se soulève ou retombe Passera seul immensément par les grands bois Pour tirer de chaque arbre une plainte profonde Et vous jeter ainsi tous les regrets du monde, Sans que s’y mêle notre voix. Nous, nous chantons votre agonie Héroïque, là-bas, dans un sillon de blé, Avec autour de vous les adieux rassemblés De la belle lumière et des plantes amies ; Nous, nous chantons la mort illuminant vos yeux Simplement, comme aux jours les plus grands de l’histoire, Lorsque les mots sacrés de patrie et de gloire Étaient des mots miraculeux. Votre âme désormais habitera sur terre Dans les plis frissonnants et volants des drapeaux ; Nous en sentirons tous l’effluve autoritaire Nourrir obscurément les nerfs de nos cerveaux ; Notre âme sera par votre âme refondue ; Nous l’entendrons sonner dans notre torse altier Et si un jour la victoire nous est rendue C’est qu’en vous, héros morts, nous vivrons tout entiers. Soldats, Qui remplissez le sol mortuaire là-bas, Avec le spectacle encor rouge des combats Dans vos yeux, sous la terre, Voici venir vers vous, pieusement, les pas De ceux que terrifie à coups d’horreur la guerre, Mais dont les yeux ne pleurent pas.