La Céphalalgie

Maurice Rollinat

Les Névroses — 1883

Celui qui garde dans la foule Un éternel isolement Et qui sourit quand il refoule Un horrible gémissement ; Celui qui s’en va sous la nue, Triste et pâle comme un linceul, Gesticulant, la tête nue, L’œil farouche et causant tout seul ; Celui qu’une odeur persécute, Et qui tressaille au moindre bruit En maudissant chaque minute Qui le sépare de la nuit ; Celui qui rase les vitrines Avec de clopinants cahots, Et dont les visions chagrines Sont pleines d’ombre et de chaos ; Celui qui va de havre en havre, Cherchant une introuvable paix, Et qui jalouse le cadavre Et les pierres des parapets ; Celui qui chérit sa maîtresse Mais qui craint de la posséder, Après la volupté traîtresse Sa douleur devant déborder ; Celui qui hante le phtisique, Poitrinaire au dernier degré, Et qui n’aime que la musique Des glas et du Dies iræ ; Celui qui, des heures entières, Comme un fantôme à pas menus, Escorte jusqu’aux cimetières Des enterrements d’inconnus ; Celui dont l’âme abandonnée A les tortillements du ver, Et qui se dit : « L’heure est sonnée : Je décroche mon revolver ! Cette fois ! je me suicide : À nous deux, pistolet brutal ! » Sans que jamais il se décide À se lâcher le coup fatal : Cet homme a la Céphalalgie, Supplice inventé par Satan ; Pince, au feu de l’enfer rougie, Qui mord son cerveau palpitant !…