Esthétique (Je fais la cour à ma destinée)

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Je fais la cour à ma Destinée ; Et demande : « Est-ce pour cette année ? » Je la prends par la douceur, en Sage, Tout aux arts, au bon cœur, aux voyages… Et vais m’arlequinant des défroques Des plus grands penseurs de chaque époque… Et saigne ! en jurant que je me blinde Des rites végétatifs de l’Inde… Et suis digne, allez !, d’un mausolée En pleine future Galilée ! De la meilleure grâce du monde, Donc, j’attends que l’Amour me réponde… Ah ! tu sais que Nul ne se dérange, Et que, ma foi, vouloir faire l’ange… Je ferai l’ange ! Oh ! va, Destinée, Ta nuit ne m’irait pas chiffonnée ! Passe ! et grâce pour ma jobardise… Mais, du moins, laisse que je te dise, Nos livres bons, entends-tu, nos livres Seuls, te font ces yeux fous de Survivre Qui vers ta Matrice après déchaînent Les héros du viol et du sans-gêne. Adieu. Noble et lent, vais me remettre À la culture des Belles-Lettres.