La Chimère

Iulia Hasdeu

L’amour au sournois regard Est là qui nous guette, Mais nous connaîtrons bien tard Sa peine secrète. Amour, nous avons quinze ans Et c’est le bel âge ; Nous rions des jeunes gens Au pâle visage. Blond amour aux traits perçants Tu produis des larmes, Mais ce n’est pas à quinze ans Que l’on craint tes larmes. S’il est vrai que les amoureux Sont partout et toujours heureux En germinal comme en brumaire, C’est qu’il n’est pas d’effroi pour eux, Car ils ont foi dans la chimère. S’ils aiment les sentiers ombreux Et la paix des soirs vaporeux, Et la nature, auguste mère, S’ils sont rêveurs et langoureux, C’est qu’ils adorent la chimère. On se rit de leurs songes creux ; Mais ici bas les amoureux De nos jours, comme au temps d’Homère, Sont peut-être les seuls heureux : Car c’est le bonheur, la chimère !