Le Testament, huitains CXVI à CXXIX
François Villon
Le Testament
Item, vueil que le jeune Merle
Desormais gouverne mon change,
Car de changer envys me mesle,
Pourveu que tousjours baille en change,
Soit à privé, soit à estrange,
Pour trois escus, six brettes targes ;
Pour deux angelotz, ung grand ange :
Car amans doivent estre larges.
Item, j’ay sceu, à ce voyage,
Que mes trois povres orphelins
Sont creus et deviennent en aage,
Et n’ont pas testes de belins,
Et qu’enfans d’icy à Salins
N’a mieulx saichans leur tour d’escolle ;
Or, par l’ordre des Mathelins,
Telle jeunesse n’est pas folle.
Si vueil qu’ilz voysent à l’estude ;
Où ? chez maistre Pierre Richer.
Le Donnait est pour eulx trop rude :
Jà ne les y vueil empescher.
Ilz sçauront, je l’ayme plus cher :
Ave salus, tibi decus,
Sans plus grandes lettres chercher :
Tousjours n’ont pas clercs le dessus.
Cecy estudient, et puis ho !
Plus procéder je leur deffens.
Quant d’entendre le grand Credo,
Trop fort il est pour telz enfans.
Mon grant tabard en deux je fendz :
Si vueil que la moictié s’en vende,
Pour eulx en achepter des flans,
Car jeunesse est ung peu friande.
Et veuil qu’ilz soyent informez
En meurs, quoy que couste bature ;
Chapperons auront enfermez,
Et les poulces soubz la ceincture ;
Humbles à toute créature ;
Disans: Hen ? Quoy ? Il n’en est rien !
Si diront gens, par adventure :
« Voycy enfans de lieu de bien ! »
Item, à mes pouvres clergeons,
Auxquelz mes titres je resigne,
Beaulx enfans et droictz comme joncs,
Les voyans, je m’en dessaisine,
Et, sans recevoir, leur assigne,
Seur comme qui l’auroit en paulme,
A ung certain jour que l’on signe,
Sur l’hostel de Guesdry Guillaume.
Quoy que jeunes et esbatans
Soyent, en rien ne me desplaist ;
Dedans vingt, trente ou quarante ans
Bien autres seront, se Dieu plaist.
Il faict mal qui ne leur complaist,
Car ce sont beaux enfans et gents ;
Et qui les bat ne fiert, fol est,
Car enfans si deviennent gens.
Les bourses des Dix-et-huict clers
Auront ; je m’y vueil travailler :
Pas ilz ne dorment comme lerz,
Qui trois mois sont sans resveiller.
Au fort, triste est le sommeiller
Qui faict aise jeune en jeunesse,
Tant qu’enfin luy faille veiller,
Quant reposer deust en vieillesse.
Cy en escris au collateur
Lettres semblables et pareilles :
Or prient pour leur bienfaicteur,
Ou qu’on leur tire les oreilles.
Aucunes gens ont grand merveilles,
Que tant m’encline envers ces deux ;
Mais, foy que doy, festes et veilles,
Oncques ne vey les mères d’eulx !
Item, et à Michault Culdou,
Et à sire Charlot Taranne,
Cent solz : s’ilz demandent prins où ?
Ne leur chaille ; ils viendront de manne ;
Et unes houses de basanne,
Autant empeigne que semelle ;
Pourveu qu’ils me saulveront Jehanne,
Et autant une autre comme elle.
Item, au seigneur de Grigny,
Auquel jadis laissay Vicestre,
Je donne la tour de Billy,
Pourveu, se huys y a ne fenestre
Qui soit ne debout ne en estre,
Qu’il mette très bien tout appoinct :
Face argent à dextre, à senestre :
Il m’en fault, et il n’en a point.
Item, à Thibault de la Garde :
Thibault ? je mentz, il a nom Jehan ;
Que luy donray-je, que ne perde ?
Assez ay perdu tout cest an.
Dieu le vueille pourvoir, amen… !
Le barillet ? par m’ame, voyre !
Genevoys est le plus ancien,
Et plus beau nez a pour y boyre.
Item, je donne à Basanyer,
Notaire et greffier criminel,
De giroffle plain ung panyer,
Prins chez maistre Jehan de Ruel.
Tant à Mautainct ; tant à Rosnel ;
Et, avec ce don de giroffle,
Servir, de cueur gent et ysnel,
Le seigneur qui sert sainct Cristofle,
Auquel ceste Ballade donne,
Pour sa dame, qui tous biens a.
S’Amour ainsi tous ne guerdonne,
Je ne m’esbahys de cela ;
Car au Pas conquesté celle a
Que tint René, roy de Cecille,
Où si bien fist et peu parla
Qu’oncques Hector feit, ne Troïle.