L'alphabet

René-François Sully Prudhomme

Les vaines tendresses — 1875

Il gît au fond de quelque armoire, Ce vieil alphabet tout jauni, Ma première leçon d'histoire, Mon premier pas vers l'infini. Toute la genèse y figure ; Le lion, l'ours et l'éléphant ; Du monde la grandeur obscure Y troublait mon âme d'enfant. Sur chaque bête un mot énorme Et d'un sens toujours inconnu, Posait l'énigme de sa forme À mon désespoir ingénu. Ah ! Dans ce long apprentissage La cause de mes pleurs, c'était La lettre noire, et non l'image Où la nature me tentait. Maintenant j'ai vu la nature Et ses splendeurs, j'en ai regret : Je ressens toujours la torture De la merveille et du secret, Car il est un mot que j'ignore Au beau front de ce sphinx écrit, J'en épelle la lettre encore Et n'en saurai jamais l'esprit.