Contentement (Tout est beau, j’aime l’univers)

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Tout est beau, j’aime l’univers, Je goûte avec la même joie Un frais chemin de sapins verts Et les blés que le soleil broie. Tout m’est un bonheur incessant. Mon cœur par-dessus la colline S’en va jouant et bondissant, Je rêve, je sens, j’imagine... Ce matin, rien qu’en restant là, Debout dans mon jardin qui brille, Je vois l’Asie et ses lilas, Les Florides et leur vanille. Mon souffle meurt, extasié. – Mon Dieu je voudrais que la bouche Des chaudes roses du rosier Exprime tout ce qui me touche ! Que, tout à coup, dans le jardin L’on entende, immense harmonie, Chanter sous le ciel du matin Toutes ces roses de génie, Qu’elles disent avec leur voix De rose rouge ou rose blanche, Combien est beau ce que je vois Sous l’azur qui tremble et qui penche. Qu’il monte d’elles ce beau chant Dont mes lèvres n’étaient pas dignes, Et qu’enfin le matin touchant Soit loué par les fleurs insignes ! – Petit matin vêtu de lin, La plus gentille Océanide N’a pas un bleu si clair, si plein, Si léger, si fin, si candide. Tant d’azur m’opresse le cœur, Je crains moins le soir et l’orage, Petit matin plein de douceur, Que les caresses de ton âge ! Du moins, sois étonné parfois Voyant ta joueuse de lyre, Qu’un petit enfant comme toi Puisse inspirer un tel délire…