Les trois Pucelles de Bruxelles

Émile Verhaeren

Poèmes légendaires de Flandre et de Brabant — 1916

Légende de la bonne humeur brabançonne. À bourdons lents, à bourdons lourds, Démenez-vous, clochers et tours ; Semez vos âmes dans l’espace ; Chantez — et vous, les nuages d’orfroi Faites comme un volant pavois Aux pucelles qui passent. Elles portent des noms de fleurs et de joyaux. Les arcs-en-ciel sont les bandeaux Dont se ceignent leurs gloires. Elles s’illuminent dans la mémoire : Leur corps est droit comme un palais De piliers d’or, de marbres frais Et de claires fontaines. Ceux qui veulent boire et manger Pourront gaiement se partager Leur chair bonne, comme une aubaine. C’est pour la joie et le bonheur Qu’elles quittent les champs en fleur Et qu’elles sont triomphales et belles Les Trois Pucelles. La trépidante ardeur s’allume à leur clarté ; Et c’est Juillet et c’est l’été ; Les façades de haut en bas sont blanches Et tous les jours sont des Dimanches. Hampes debout, drapeaux flottants, Bruxelles en liesse et en folie attend ; Et ses rumeurs d’heure en heure plus drues Bondent les cours, gonflent les rues Quand tout à coup, près du beffroi, Les Trois Pucelles, En robes d’or et de dentelles, D’un bond joyeux, quittent leurs palefrois. Déjà la foule est sur les toits, Montée ; Des millions de mains sont agitées ; Au bord de leur balcon d’airain Applaudissent les échevins ; Les carillons renouent les mailles Musicales de leurs sonnailles ; On étale l’or et le brocart ; Parmi les plis houleux des étendards Les lions bougent ; Et le soleil du bon espoir Dans ce fourmillement profond et noir, De proche en proche, allume un toquet rouge. Les Pucelles sourient et se complaisent À se sentir si largement à l’aise Parmi ce peuple ardent, gaillard et prompt. Elles n’ont peur de ses bourrades Et leur pas ferme et bien d’aplomb Sans hésiter, gagne l’estrade Où leur bonté veut s’exalter. D’un geste fier sont écartés Robes, jupons, chemise, Et l’impudeur se solennise ; Les cloches tintent aux églises ; La foule luit de tous ses yeux ; Les trois pucelles rivalisent De belle humeur et de santé. Et c’est un cri, mais fol, immense, Comme un jet d’or et de clarté, Quand la fête de boire et de manger commence. Sous un dais clair comme l’été, Les pucelles droites et nues Illuminent et déchaînent l’entrain ; Leur col, leurs épaules, leurs reins Ne craignent pas les mains charnues. Elles sont flamandes et le font voir ; Leur torse est lourd comme un dressoir ; Leur chair de baisers fous se ravitaille ; Bâfrer et s’accoler ? — c’est la bonne bataille. « Aimez-vous donc, les gas et les femelles, Et pillez-vous les chairs Pour célébrer les trois pucelles Qui de leur ventre et de leurs seins Sur la Grand’Place de Bruxelles Pendant trois jours, nous verseront le vin. » Et chaque année, après s’être refait, — À la source de quelle forêt ? — Une virginité nouvelle, S’en reviendront comme aujourd’hui, Sur leurs chevaux d’or et de bruit, Les Trois Pucelles, Pour présider, belles et lentes, Aux grands repas suivis d’étreintes violentes.