Quand même !

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Qu’attends-tu sur la bruyère, Qu’attends-tu sur le chemin ? La nuit encor solitaire N’en est pas à son matin ; Qu’attends-tu près du lac sombre, Qu’attends-tu dans la forêt ? Le ciel est un gouffre d’ombre Où nul astre n’apparaît ; Qu’attends-tu sur la colline, Qu’attends tu dans le vallon ? De quelle sanglante épine S’envenime ton talon ? Quelle angoisse dans ta bouche Arrête ce cri qui tord, Si muettement farouche, Ta lèvre que ta dent mord ? Si tes prunelles hagardes Palpitent comme ton cœur, Qu’est-ce donc que tu regardes À l’horizon sans lueur ? Qu’espères-tu qu’il surgisse Du milieu de cette nuit ? Crois-tu donc que le jour puisse Devancer l’heure qu’il suit Et qu’au mépris des algèbres Un soleil prodigieux Puisse éblouir les ténèbres Rien qu’à l’appel de tes yeux ? Que fais-tu donc sur la route, Que contemples-tu là-bas ? En vain ton oreille écoute Ce que tu ne verras pas ; En vain dans l’eau du lac sombre, Tu guettes un peu d’azur, Tout encor n’est que de l’ombre Et l’avenir reste obscur ; Que fais-tu sur la bruyère ? Réponds-moi ! — Tu le sais bien, J’attends l’aile de lumière De la Victoire qui vient !