Chanson de fou (Je les ai vus, je les ai vus)

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Je les ai vus, je les ai vus, Ils passaient par les sentes, Avec leurs yeux, comme des fentes, Et leurs barbes, comme du chanvre. Deux bras de paille, Un dos de foin, Blessés, troués, disjoints, Ils s’en venaient des loins, Comme d’une bataille. Un chapeau mou sur leur oreille, Un habit vert comme l’oseille ; Ils étaient deux, ils étaient trois, J’en ai vu dix, qui revenaient du bois. L’un d’eux a pris mon âme Et mon âme comme une cloche Vibre en sa poche. L’autre a pris ma peau — Ne le dites à personne — Ma peau de vieux tambour Qui sonne. Quant à mes pieds, ils sont liés, Par des cordes au terrain ferme ; Regardez-moi, regardez-moi, Je suis un terme. Un paysan est survenu Qui nous piqua dans le sol nu, Eux tous et moi, vieilles défroques, Dont les enfants se moquent. Et nous servons d’épouvantails qui veillent Aux corbeaux lourds et aux corneilles.