La Bourse

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

La rue énorme et ses maisons quadrangulaires Bordent la foule et l’endiguent de leur granit Œillé de fenêtres et de porches, où luit L’adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires. Comme un torse de pierre et de métal debout, Avec, en son mystère immonde, Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l’or, dans les ténèbres, bout. Autour de lui, les banques noires Dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras Les Hercules d’airain dont les gros muscles las Semblent lever des coffres-forts vers la victoire. Le carrefour, d’où il érige sa bataille, Suce la fièvre et le tumulte De chaque ardeur vers son aimant occulte ; Le carrefour et ses squares et ses murailles Et ses grappes de gaz sans nombre, Qui font bouger des paquets d’ombre Et de lueurs, sur les trottoirs. Tant de rêves, tels des feux roux, Entremêlent leur flamme et leurs remous, De haut en bas, du palais fou ! Le gain coupable et monstrueux S’y resserre, comme des nœuds, Et son désir se dissémine et se propage Partant chauffer de seuil à seuil, Dans la ville, les contigus orgueils. Les comptoirs lourds grondent comme un orage, Les luxes gros se jalousent et ragent Et les faillites en tempêtes, Soudainement, à coups brutaux, Battent et chavirent les têtes Des grands bourgeois monumentaux. L’après-midi, à tel moment, La fièvre encore augmente Et pénètre le monument Et dans les murs fermente. On croit la voir se raviver aux lampes Immobiles, comme des hampes, Et se couler, de rampe en rampe, Et s’ameuter et éclater Et crépiter, sur les paliers Et les marbres des escaliers. Une fureur réenflammée Au mirage d’un pâle espoir, Monte parfois de l’entonnoir De bruit et de fumée, Où l’on se bat, à coups de vols, en bas. Langues sèches, regards aigus, gestes inverses, Et cervelles, qu’en tourbillons les millions traversent, Échangent là, leur peur et leur terreur. La hâte y simule l’audace Et les audaces se dépassent ; Des doigts grattent, sur des ardoises, L’affolement de leurs angoisses ; Cyniquement, tel escompte l’éclair Qui casse un peuple au bout du monde ; Les chimères sont volantes au clair ; Les chances fuient ou surabondent ; Marchés conclus, marchés rompus Luttent et s’entrebutent en disputes ; L’air brûle — et les chiffres paradoxaux, En paquets pleins, en lourds trousseaux, Sont rejetés et cahotés et ballottés Et s’effarent en ces bagarres, Jusqu’à ce que leurs sommes lasses, Masses contre masses, Se cassent. Tels jours, quand les débâcles se décident, La mort les paraphe de suicides Et les chutes s’effritent en ruines Qui s’illuminent En obsèques exaltatives. Mais, le soir même, aux heures blêmes, Les volontés, dans la fièvre, revivent ; L’acharnement sournois Reprend, comme autrefois. On se trahit, on se sourit et l’on se mord Et l’on travaille à d’autres morts. La haine ronfle, ainsi qu’une machine, Autour de ceux qu’elle assassine. On vole, avec autorité, les gens Dont les avoirs sont indigents. On mêle avec l’honneur l’escroquerie, Pour amorcer jusqu’aux patries Et ameuter vers l’or torride et infamant, L’universel affolement. Oh l’or ! là-bas, comme des tours dans les nuages, Comme des tours, sur l’étagère des mirages, L’or énorme ! comme des tours, là-bas, Avec des millions de bras vers lui, Et des gestes et des appels la nuit Et la prière unanime qui gronde, De l’un à l’autre bout des horizons du monde ! Là-bas ! des cubes d’or sur des triangles d’or, Et tout autour les fortunes célèbres S’échafaudant sur des algèbres. De l’or ! — boire et manger de l’or ! Et, plus féroce encor que la rage de l’or, La foi au jeu mystérieux Et ses hasards hagards et ténébreux Et ses arbitraires vouloirs certains Qui restaurent le vieux destin ; Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l’aventure, Par seul plaisir d’anomalie, Par seul besoin de rut et de folie, Là-bas, où se croisent les lois d’effroi Et les suprêmes désarrois, Éperdument, la passion future. Comme un torse de pierre et de métal debout, Avec, en son mystère immonde, Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l’or dans les ténèbres bout.