Solitude (Je suis là, sur le balcon sombre)

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Je suis là, sur le balcon sombre, Tout l’univers nocturne luit ; Si petite et perdue en lui, Mon cœur pourtant parfume l’ombre. Je regarde ce qui était Avant que je ne fusse née ; Mon âme inquiète, étonnée, Contemple et rêve tout se tait. Lune d’argent ! son doux génie Qui m’émeut tant ne me voit pas, Nul ne m’entend chanter tout bas, C’est la solitude infinie. C’est le large et sombre désert Sous le réseau des lois immenses, Le cœur sent rôder la démence, Le vent du sud glisse dans l’air. Tout est si noir, la rose est noire, Noirs les graviers, le mur, le banc, Les rameaux du cerisier blanc Et l’eau du puits si douce à boire. Je suis là, rien n’a de regard Pour ma vie aimable et sensible, Le feuillage à peine visible Est lisse et froid comme un lézard. Craintive, ardente, solitaire, Je songe, le coeur amolli, Aux grands esprits ensevelis Dans la profondeur de la terre. Ô frères morts ! tout est fini Pour votre espoir, pour votre joie ; Une ombre insondable vous noie Sous votre porte de granit. Aujourd’hui, chantante, vivante, Je suis aussi seule que vous Dans cette nuit au parfum doux, Où l’arbre indolemment s’évente ; Je suis, dans cette obscurité, Moins que le saule et que le lierre, Que les reflets sur la rivière, Que le chant d’un oiseau d’été. Vers mon âme où le rêve abonde Nu ! cœur ne jette ses liens. Mais du balcon où je me tiens, Comme il fait tendre sur le monde !…