Devant la saison morte

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Maintenant que l’été comme un couchant se dore Que le jardin mourant laisse choir ses beautés, Que la cigale a mis dans l’étui sa mandore Et que l’abeille dort sur ses pots cachetés, Recueille-toi. La vigne a déversé ses outres Dans la cuve odorante au bois mauve imbibé ; Les papillons de nuit engourdis sur les poutres Rêvent des soirs de lune et du miel dérobé ; Le rustre avec du lard a graissé sa faucille Qui miroite pendue à l’ombre du grenier Et la plaine aux pieds nus est une pauvre fille Haillonneuse et quêtant le don du fruit dernier. Oh ! maintenant, mon cœur, arrête ta fanfare, Rentre en toi-même et vois l’état de ta maison. Le regret des jours morts noue en toi son amarre ; Ô mon cœur, qu’as-tu fait de la bonne saison ? Tu reviens des moissons n’ayant dans la mémoire Qu’un tambourin d’insecte accrochant les épis ; Nulle poudre de fleurs n’embaume ton armoire ; As-tu bien vécu l’heure et pressé chaque pis ? Voici que les volets battent au vent d’automne Qui mène le convoi de la bonne saison. Tu tenais le temps chaud par sa tresse luronne : Considère, ô mon cœur, l’état de ta maison. L’abeille a sagement pétri ses confitures Et parfait ses ragoûts de pollens préférés ; Les troupeaux ont rasé jusqu’au sol les pâtures ; Les lavandes, les foins, les orges sont rentrés. Mais toi dont l’appétit couvrait toute la terre En suivant le rondeau goulu des martinets, Tu foulas sous tes jeux la rose passagère Sans surprendre au jardin ses plis déboutonnés ; Et voilà que le vent qui jette sur ta porte Les parfums effacés que tu n’as pas connus Entraîne la saison au creux des branches mortes Avec la feuille sèche et les oiseaux perclus.