Consolation à Caritée sur la mort de son mary

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

Ainsi, quand Mausole fut mort, Artemise accusa le sort, De pleurs se noya le visage, Et dit aux astres innocens Tout ce que fait dire la rage Quand elle est maistresse des sens. Ainsi fut sourde au reconfort, Quand elle eut trouvé dans le port La perte qu’elle avoit songée, Celle de qui les passions Firent voir à la mer Egée Le premier nid des Alcyons. Vous n’estes seule en ce tourment Qui témoignez du sentiment, Ô trop fidelle Caritée ! En toutes ames l’amitié, De mesmes ennuis agitée, Fait les mesmes traits de pitié. De combien de jeunes maris, En la querelle de Paris, Tomba la vie entre les armes, Qui fussent retournez un jour, Si la mort se payoit de larmes, A Mycenes faire l’amour. Mais le Destin, qui fait nos lois Est jaloux qu’on passe deux fois Au deçà du rivage blesme ; Et les dieux ont gardé ce don Si rare que Jupiter mesme Ne le sceut faire à Sarpedon. Pourquoy donc si peu sagement, Démentant votre jugement, Passez-vous en cette amertume Le meilleur de votre saison, Aimant mieux plaindre par coustume Que vous consoler par raison ? Nature fait bien quelque effort Qu’on ne peut condamner qu’à tort ; Mais que direz-vous pour deffendre Ce prodige de cruauté, Par qui vous semblez entreprendre De ruiner vostre beauté ? Que vous ont fait ces beaux cheveux, Dignes objets de tant de voeux, Pour endurer votre colere, Et, devenus vos ennemis, Recevoir l’injuste salaire D’un crime qu’ils n’ont point commis Quelles aymables qualitez En celuy que vous regrettez Ont pu meriter qu’à vos roses Vous ostiez leur vive couleur, Et livriez de si belles choses A la mercy de la douleur ? Remettez-vous l’ame en repos. Changez ces funestes propos ; Et, par la fin de vos tempestes, Obligeant tous les beaux esprits, Conservez au siecle où vous estes Ce que vous luy donnez de prix. Amour, autresfois en vos yeux Plein d’appas si delicieux, Devient melancolique et sombre, Quand il voit qu’un si long ennuy Vous fait consumer pour une ombre Ce que vous n’avez que pour luy. S’il vous ressouvient du pouvoir Que ses traits vous ont fait avoir, Quand vos lumieres estoient calmes, Permettez-luy de vous guerir, Et ne differez point les palmes Qu’il brusle de vous acquerir. Le Temps, d’un insensible cours, Nous porte à la fin de nos jours : C’est à nostre sage conduite, Sans murmurer de ce défaut, De nous consoier de sa fuite En le ménageant comme il faut.