Les Giboulées

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

À l’Occident, là-bas, Des nuages montent par tas, Des nuages couleur d’ardoise sombre. Ils s’élèvent tel un grand vol Et leurs ailes font circuler des ombres, De lieue en lieue, au ras du sol. L’averse choit sous la nuée, Battant les toits et les auvents Comme les grains le creux d’un van ; Les bois, là-bas, avec leurs branches remuées Balayent les airs, de loin en loin. Avec ses bras géants, le vent du nord La tord Et la projette par rafales Dans les jardins peuplés de bourgeons d’or ; Tiges, pistils, rameaux, pétales S’affalent ; Elle déchiquette le blé nouveau Et déchire le verdoyant manteau Des espoirs neufs et des richesses végétales. Les villages la regardent passer Ainsi qu’une déroute ; Les linges blancs qu’on sèche au long des routes Sont balayés vers les fossés. Des champs entiers, prés et broussailles, Sont saccagés sous sa mitraille Et les meules là-bas, dans le lointain, Prises d’assaut jusques au grain À travers l’or serré des gerbes et des pailles. Mais voici le soleil qui là-haut reparaît ; L’averse fuit et les fermes quand même espèrent Avec un cœur tenace et profond et muet Comme la terre.