Le Vase

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Mon marteau lourd sonnait dans l’air léger, Je voyais la rivière et le verger, La prairie et jusques au bois Sous le ciel plus bleu d’heure en heure, Puis rose et mauve au crépuscule ; Alors je me levais tout droit Et m’étirais heureux de la tâche des heures, Gourd de m’être accroupi de l’aube au crépuscule Devant le bloc de marbre où je taillais les pans Du vase fruste encor que mon marteau pesant, Rythmant le matin clair et la bonne journée, Heurtait, joyeux d’être sonore en l’air léger ! Le vase naissait dans la pierre façonnée, Svelte et pur il avait grandi Informe encor en sa sveltesse, Et j’attendis, Les mains oisives et inquiètes, Pendant des jours, tournant la tête À gauche, à droite, au moindre bruit, Sans plus polir la panse ou lever le marteau. L’eau Coulait de la fontaine comme haletante. Dans le silence J’entendais, un à un, aux arbres du verger, Les fruits tomber de branche en branche ; Je respirais un parfum messager De fleurs lointaines sur le vent ; Souvent, Je croyais qu’on avait parlé bas. Et, un jour que je rêvais — ne dormant pas — J’entendis par delà les prés et la rivière Chanter des flûtes… Un jour, encor, Entre les feuilles d’ocre et d’or Du bois, je vis, avec ses jambes de poil jaune, Danser un faune ; Je l’aperçus aussi, une autre fois, Sortir du bois Le long de la route et s’asseoir sur une borne Pour prendre un papillon à l’une de ses cornes. Une autre fois, Un centaure passa la rivière à la nage ; L’eau ruisselait sur sa peau d’homme et son pelage ; Il s’avança de quelques pas dans les roseaux, Flaira le vent, hennit, repassa l’eau ; Le lendemain, j’ai vu l’ongle de ses sabots Marqué dans l’herbe… Des femmes nues Passèrent en portant des paniers et des gerbes, Très loin, tout au bout de la plaine. Un matin, j’en trouvai trois à la fontaine Dont l’une me parla. Elle était nue. Elle me dit : Sculpte la pierre Selon la forme de mon corps en tes pensées, Et fais sourire au bloc ma face claire ; Écoute autour de toi les heures dansées Par mes sœurs dont la ronde se renoue, Entrelacée, Et tourne et chante et se dénoue. Et je sentis sa bouche tiède sur ma joue. Alors le verger vaste et le bois et la plaine Tressaillirent d’un bruit étrange, et la fontaine Coula plus vive avec un rire dans ses eaux ; Les trois Nymphes debout auprès des trois roseaux Se prirent par la main et dansèrent ; du bois Les faunes roux sortaient par troupes, et des voix, Chantèrent par delà les arbres du verger Avec des flûtes en éveil dans l’air léger. La terre retentit du galop des centaures ; Il en venait du fond de l’horizon sonore. Et l’on voyait, assis sur la croupe qui rue, Tenant des thyrses tors et des outres ventrues, Des satyres boiteux piqués par des abeilles. Et les bouches de crin et les lèvres vermeilles Se baisaient, et la ronde immense et frénétique. Sabots lourds, pieds légers, toisons, croupes, tuniques, Tournait éperdument autour de moi qui, grave, Au passage, sculptais aux flancs gonflés du vase Le tourbillonnement des forces de la vie. Du parfum exhalé de la terre mûrie Une ivresse montait à travers mes pensées, Et dans l’odeur des fruits et des grappes pressées, Dans le choc des sabots et le heurt des talons, En de fauves odeurs de boucs et d’étalons, Sous le vent de la ronde et la grêle des rires, Au marbre je taillais ce que j’entendais bruire ; Et parmi la chair chaude et les effluves tièdes, Hennissement du mufle ou murmure des lèvres. Je sentais sur mes mains, amoureux ou farouches, Des souffles de naseaux ou des baisers de bouches. Le crépuscule vint et je tournai la tête. Mon ivresse était morte avec la tâche faite ; Et sur son socle enfin, du pied jusques aux anses, Le grand Vase se dressait nu dans le silence, Et, sculptée en spirale à son marbre vivant, La ronde dispersée et dont un faible vent Apportait dans l’écho la rumeur disparue, Tournait avec ses boucs, ses dieux, ses femmes nues, Ses centaures cabrés et ses faunes adroits, Silencieusement autour de la paroi, Tandis que, seul, parmi, à jamais, la nuit sombre, Je maudissais l’aurore et je pleurais vers l’ombre.