Hercule

Émile Verhaeren

Les Rythmes souverains — 1910

Que faire désormais pour se grandir encore ? Hélas ! depuis quels temps Avait-il fatigué les soirs et les aurores. Hélas ! depuis quels temps, Depuis quels temps de tumulte et d’effroi Avait-il fatigué les marais et les bois, Les monts silencieux et les grèves sonores Du bruit terrible et persistant De ses exploits ? Bien que son cœur brûlât comme autrefois son torse, Parfois il lui semblait que s’éteignait sa force ; Tant de héros plus prompts et plus jeunes que lui Avaient de leurs travaux illuminé la nuit. Et jour à jour, ses pas sonnaient plus solitaires Même en retentissant jusqu’au bout de la terre. Lentement le soleil vers le Zénith monta, Et, depuis cet instant jusques au crépuscule, L’Œta Put voir, marcher et s’arrêter sans but, Hercule. Il hésitait Devant les routes, Allait et revenait et s’emportait Pour tout à coup se recueillir comme aux écoutes ; Son esprit s’embrouillait à voir trop de chemins Trouer les bois, couper les plaines ; La colère mauvaise enflamma son haleine, L’impatience entra dans ses doigts et ses mains, Et, brusquement, courant vers la forêt prochaine, Avec des rauquements sauvages dans la voix, Il renversa comme autrefois Les chênes. Son geste fut si prompt qu’il ne le comprit pas. Mais quand sa rage, enfin calmée et assouvie, Lui permit de revoir en un éclair sa vie Et sa terrible enfance et ses puissants ébats, Alors qu’il arrachait, par simple jeu, des arbres, Ses bras devinrent lourds comme des bras de marbre Tandis qu’il lui semblait Entendre autour de lui mille rires bruire Et les échos cruels et saccadés lui dire Qu’il se recommençait. Une sueur de honte inonda son front blême Et le désir lui vint de s’outrager soi-même En s’entêtant, Stupidement, Comme un enfant, Dans sa folie ; Et devant le soleil dont la gloire accomplie De cime en cime, à cette heure, se retirait, On vit le large Hercule envahir les forêts, En saccager le sol, en arracher les chênes Et les rouler et les jeter du haut des monts Dans un fracas confus et de heurts et de bonds Jusques aux plaines. L’amas des arbres morts emplit tout le vallon ; Hercule en regardait les fûts saignants et sombres Faire à leur tour comme une montagne dans l’ombre, Et les oiseaux dont il avait broyé les nids Voler éperdûment en criant dans la nuit. L’heure de cendre et d’or où l’immensité noire Allume au firmament ses astres et ses gloires Survint tranquillement Sans que sa large paix calmât l’esprit dément Et les rages d’Hercule ; Ses yeux restaient hagards et ses pas somnambules. Soudain il jalousa le ciel et ses flambeaux ; L’extravagance folle entra dans sa pensée, Si bien qu’il s’arrêta à cette œuvre insensée D’allumer troncs, écorce, aubier, feuilles, rameaux Dont l’énorme splendeur trouant la nuit stellaire Irait dire là-haut Qu’Hercule avait créé un astre sur la terre. Rapidement Sur l’innombrable entassement Comme un vol sur la mer d’écumes et de lames Passent les flammes ; Une lourde fumée enfle ses noirs remous ; Et les mousses et les écorces Et l’emmêlement noir des brindilles retorses Craquent ici, là-bas, plus loin, partout. Le feu monte, grandit, se déchevèle, ondule, Rugit et se propage et s’étire si fort Qu’il frôle, avec ses langues d’or, Hercule. Le héros se raidit, sentant sa chair brûler. Il se vainc, se retrouve et ne veut reculer ; Même pour étouffer la bête dans son antre, Comme au temps qu’il était l’âpre justicier, Il s’enfonce dans le brasier Jusques au centre. Son cœur est ferme et clair et ses pas sont légers ; D’un bond, il est là-haut et domine les flammes. Il est rapide et fort : il confronte son âme Avec le plus urgent et le plus fol danger Et tandis que les feux battent à grands coups d’aile Autour de son torse velu Lui, le héros, comprend qu’il ne lui reste plus, Pour entreprendre enfin une lutte nouvelle, Qu’à conquérir sur un bûcher brasillant d’or Sa mort. Et sa voix chante : « Vent rapide, nuit étoilée, ombre penchante, Moment qui vole et fuit, heure qui va venir, Souvenez-vous, attardez-vous, Hercule est là qui vous célèbre et va mourir. La gloire autour de moi vibra comme enflammée : J’ai, dans mon sang, le sang du Lion de Némée ; L’Hydre, fléau d’Argos que Typhon engendra, A laissé sa souplesse et sa rage en mes bras ; Je cours de plaine en grève à larges pas sonores Ayant rythmé mes sauts sur les bonds des centaures ; J’ai déplacé des monts et changé les contours Que les fleuves d’Ellis traçaient avec leur cours ; À coups de front buté contre sa large tête Un taureau recula devant ma force, en Crète ; Stymphale a vu ma flèche ensanglanter ses eaux Du trépas noir et monstrueux de ses oiseaux ; J’ai ramené vivant du fond des forêts mornes Le cerf dont l’or et dont l’airain formaient les cornes ; Pour lui voler ses bœufs et tuer Géryon J’ai battu les pays jusqu’au Septentrion ; J’assujettis sous les coups sourds de mon poing raide Les chevaux carnassiers du sombre Diomède ; Pendant qu’Atlas s’en fut voler les fruits divins Le monde entier, sans les ployer, chargea mes reins, Ceinture ardente et plus belle qu’une couronne, Je t’ai conquise aux flancs guerriers de l’Amazone Et j’ai forcé Cerbère et ses têtes en feu À lever les regards vers l’azur nu des Dieux. » Soudain un bref sursaut de feux rampants et blêmes Jaillit du bois tassé sous les pieds du héros Et le brûla jusqu’en ses os, Mais Hercule chantait quand même : « Je sens mes bras, mes mains, mes doigts, Mon dos compact, mon col musclé Encor peuplés Du rythme fou de mes exploits. Au long des ans nombreux, ma force inassouvie A si bien dévoré et absorbé la vie Qu’à cette heure de feu je suis tout ce qui est : Et l’orage des monts et le vent des forêts Et le rugissement des bêtes dans les plaines. J’ai versé dans mon cœur les passions humaines Comme autant de torrents aux souterrains remous. Joie et deuil, maux et biens, je vous ai connus tous. Iole et Mégara, Déjanire et Omphale, Mon martyre a fleuri sur vos chairs triomphales, Mais si longue que fut mon errante douleur, Jamais le sort mortel ne me dompta le cœur. Je souffre en cet instant et chante dans les flammes ; L’allégresse bondit au tremplin de mon âme ; Je suis heureux, sauvage, immense et rayonnant, Et maintenant, Grâce à ce brasier d’or qui m’exalte et me tue, Joyeusement je restitue Aux bois, aux champs, aux flots, aux montagnes, aux mers, Ce corps en qui s’écroule un morceau d’univers. » Le bûcher tout entier brûla jusqu’à l’aurore ; Des pans de feux tombaient et montaient tour à tour, À l’orient du large Œta grandit le jour Et le héros chantait toujours, Chantait encore.