Le Novice en partance et sentimental

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Le temps était si beau, la mer était si belle… Qu’on dirait qu’y en avait pas. Je promenais, un coup encore, ma Donzelle, À terre, tous deux, sous mon bras. C’était donc, pour du coup, la dernière journée. Comme-ça : ça m’était égal… Ça n’en était pas moins la suprême tournée Et j’étais sensitif pas mal. … Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d’elle — Un mois de mouillage à passer — Et je la relâchais tout fraîchement fidèle… Et toujours à recommencer. Donc, quand la barque était à l’ancre, sans malice J’accostais, novice vainqueur, Pour mouiller un pied d’ancre, Espérance propice !… Un pied d’ancre dans son cœur ! Elle donnait la main à manger mon décompte Et mes avances à manger. Car, pour un mathurin faraud, c’est une honte : De ne pas rembarquer léger. J’emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage, Et ses adieux au long-cours. Et je lui rapportais des objets de sauvage, Que le douanier saisit toujours. Je me l’imaginais pendant les traversées, Moi-même et naturellement. Je m’en imaginais d’autres aussi — sensées Elle — dans mon tempérament. Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle, Bout-à-bout et par à peu-près : Moi je suis Jean-Marie et c’est Mary-Jane elle… Elle ni moi n’ons fait exprès. … Notre chien de métier est chose assez jolie Pour un leste et gueusard amant ; Toujours pour démarrer on trouve l’embellie : — Un pleur… Et saille de l’avant ! Et hisse le grand foc ! — la loi me le commande. — Largue les garcettes, sans gant ! Étarque à bloc ! — L’homme est libre et la mer est grande — La femme : un sillage !… Et bon vent ! — On a toujours, puisque c’est dans notre nature, — Coulant en douceur, comme tout — Filé son câble par le bout, sans fignolure… Filé son câble par le bout ! — File !… La passion n’est jamais défrisée. — Évente tout et pique au nord ! Borde la brigantine et porte à la risée !… — On prend sa capote et s’endort… — Et file le parfait amour ! à ma manière, — Ce n’est pas la bonne : tant mieux ! C’est encor la meilleure et dernière et première… As pas peur d’échouer, mon vieux ! Ah ! la mer et l’amour ! — On sait — c’est variable… Aujourd’hui : zéphyrs et houris ! Et demain… c’est un grain : Vente la peau du diable ! Debout au quart ! croche des ris !… — Nous fesons le bonheur d’un tas de malheureuses, Gabiers volants de Cupidon !… Et la lame de l’ouest nous rince les pleureuses… — Encore une ! et lave le pont ! Comme ça moi je suis. Elle, c’était la rose D’amour, et du débit d’ici… Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose De triste. — C’est plus propre aussi. — … Elle ne disait rien — Moi : pas plus. — Et sans doute, La chose aurait duré longtemps… Quand elle dit, d’un coup, au milieu de la route : — Ah Jésus ! comme il fait beau temps. — J’y pensais justement, et peut-être avant elle… Comme avec un même cœur, quoi ! Donc, je dis à mon tour : — Oh ! oui, mademoiselle, Oui… Les vents hâlent le noroî… — Ah ! pour où partez-vous ? — Ah ! pour notre voyage… — Des pays mauvais ? — Pas meilleurs… — Pourquoi ? — Pour faire un tour, démoisir l’équipage… Pour quelque part, et pas ailleurs : New-York… Saint-Malo… — Que partout Dieu vous garde ! — Oh !… Le saint homme y peut s’asseoir ; Ça n’est notre métier à nous, ça nous regarde : Éveillatifs, l’œil au bossoir ! — Oh ! ne blasphémez pas ! Que la Vierge vous veille ! — Oui : que je vous rapporte encor Une bonne Vierge à la façon de Marseille : Pieds, mains, et tête et tout, en or ?… — Votre navire est-il bon pour la mer lointaine ? — Ah ! pour ça, je ne sais pas trop, Mademoiselle ; c’est l’affaire au capitaine, Pas à vous, ni moi matelot. — Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême ? — C’est un brick… pour son petit nom ; Un espèce de nom de dieu… toujours le même, Ou de sa moitié : Junon… — Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente… — Tiens bon, va ! la coque a deux bords… On sait patiner ça ! comme on fait d’une amante… — Mais les mauvais maux ?… — Oh ! des sorts ! — Je tremble aussi que vous n’oubliiez mes tendresses Parmi vos reines de là-bas… — Beaux cadavres de femme : oui ! mais noirs et singesses… Et puis : voyez, là, sur mon bras : C’est l’Hôtel de l’Hymen, dont deux cœurs en gargousse Tatoués à perpétuité ! Et la petite bonne-femme en froc de mousse : C’est vous, en portrait… pas flatté. — Pour lors, c’est donc demain que vous quittez ?… — Peut-être. — Déjà !… — Peut-être après-demain. — Regardez en appareillant, vers ma fenêtre : On fera bonjour de la main. — C’est bon. Jusqu’au retour de n’importe où, m’amie… Du Tropique ou Noukahiva. Tâchez d’être fidèle, et moi : sans avarie… Une autre fois mieux ! — Adieu-vat !