Dans l’âpre solitude où tu vis désormais

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

— Dans l’âpre solitude où tu vis désormais, Faut-il que jamais plus nul désir ne pénètre ? — Je suis seule, en effet, et suis digne de l’être. J’habite la ténèbre où sont ceux que j’aimais. — Que fais-tu des vivants ? Que fais-tu des vivants ?— Plutôt que de descendre À des choix moins parfaits, je préfère les cendres. — Ne veux-tu plus goûter d’exaltantes saisons ? — L’instinct est un bonheur que n’est pas la raison. Pour l’esprit renseigné, comblé, triste et lucide, Tout est douleur. La mort a des sucs moins acides. — Pour supporter le jour, ou ne le point haïr, N’est-il pas de plaisir dont tu veuilles jouir ? — La volupté contient les choses infinies : La musique, les cieux, la gloire, l’agonie. Mais, ne recherchant pas d’éphémères essais, Je veux gémir encor des plaisirs que je sais. — Rien ne fléchira donc ta plaintive exigence, Ô corps plein de savoir, esprit plein de refus ? Ne te reste-t-il rien du trésor que tu fus, Et que tu répandais, même par négligence ! Rien ne te reste-t-il ? Rien ne te reste-t-il ?— Non, rien. L’intelligence.