Le Monde s’arme

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Disséminant la guerre Par régiments entiers à travers monts et terres, Au long du sombre Oder et de l’Elbe et du Rhin, Claquent Partout les plaques Des ponts d’airain Au passage volant et trépidant des trains. Et de même à l’Ouest en une France de vignes Et de pierres dans le soleil, Passent par des chemins vermeils, En fols galops de poussière et d’acier, Des lignes Régulières de cavaliers ; La ville tend son cœur vers ces troupes en marche, Son cœur fougueux, son cœur profond, Et les gares, de loin en loin, ouvrant leurs arches, Engouffrent lentement au creux de leurs wagons Le remuement tassé de ces cent escadrons. Et tout à coup se dirigeant vers la Vistule Du fond des Ourals blancs et des Caucases bleus, L’innombrable Russie en bataillons houleux Se précipite et s’accumule ; L’ordre s’y fait — et les chevaux et les soldats Frappent si fort le sol des marteaux de leurs pas Qu’on dirait qu’avec eux marche en avant la terre. Les mêmes pas autoritaires Sonnent dans la Hongrie et dans l’Autriche et font Trembler Vienne et Buda sous leur rythme profond, Tandis qu’au Nord on les écoute Ébranler Bruge, Anvers, Liège, Bruxelle et Gan Et comme emplir de leur tenace battement L’immensité des routes. Et la mer obéit au même acharnement De vitesse et d’essor à travers ses espaces : Les sous-marins rusés et les croiseurs rapaces Guettent au pied des caps pour s’élancer vers où ? Des signaux concordants sont donnés tout à coup. Les ports sont ameutés de brusques canonnades. Des obusiers géants quittent les esplanades. Dans la cale et la soute on travaille partout Et voici qu’à l’aurore, en ligne de bataille, Sur les flots montueux que leur étrave entaille, Passent les cuirassés dardant vers l’horizon Les obliques et rayonnants buissons De leurs canons, Oh ! les retentissants et phosphoreux cratères Dont les arsenaux d’or illuminent la terre, De Woolwich à Skoda et d’Essen au Creusot ! L’acier s’y mue en fonte et s’y coule en mitraille ; Mille obus emboutis s’y rangent en monceaux ; Déjà se livre au loin la première bataille : Les eaux d’Heligoland s’emplissent de lueurs ; Un brusque orgueil monte aux cerveaux, sans que les cœurs Battent trop fort ou s’exaltent en cris sauvages ; Autour de Tsing-Tao qui brille sur la mer L’attaque des vaisseaux rassemble ses éclairs Et la rage et l’astuce et la terreur voyagent Ici, là-bas, partout, de sillage en sillage, Immensément, De l’un à l’autre bout de l’Océan. Et par-dessus ces escadres et leurs fumées Volent de ciel en ciel les paroles armées ; Chaque onde en est vibrante et, le jour et la nuit, Passe toute la guerre à travers l’infini ; L’antenne des hauts mâts recueille et répercute L’ordre d’où sortira la victoire ou la chute ; À l’Est, à l’Ouest, au Sud, au Nord, Autour des appareils mille étincelles d’or Crépitent — et c’est le feu, le vent, les eaux, la terre, — Vieux éléments ployés aux ordres du mystère, — Que l’homme à son tour dompte et qu’il force soudain À travailler au sort des hommes de demain. Et tout autour de cette arène déjà rouge, Avec la crainte en eux que leur destin ne bouge, Se tiennent inclinés les peuples et les rois Dont la guerre féroce épargna les royaumes. Leurs Parlements sont réunis : de grandes voix Parlent encor sous de grands dômes ; Pourtant, Á chaque instant, L’angoisse emplit les cœurs battants, Si bien que l’univers entier est haletant Dans son sang et sa chair, dans ses os et ses moelles, Du creux des mers jusqu’aux étoiles.