Nuit tombante

Maurice Rollinat

Les Névroses — 1883

Les taureaux, au parfum De la mousse, Arpentent l’herbe rousse, Et chacun Beugle au soleil défunt ; La rafale qui glousse Se trémousse Dans l’air brun. Et le ravin cruel, Sourd et chauve, A l’humidité fauve D’un tunnel ; Et comme un criminel, Le nuage se sauve, Gris et mauve, Dans le ciel. Des saules convulsés Et difformes, Des trous, des rocs énormes, Des fossés, Des vieux chemins gercés, Des buissons multiformes, Et des ormes Crevassés, De l’eau plate qui dort Dans la terre, Noire et plus solitaire Qu’un remord : Un long murmure sort, Un long murmure austère De mystère Et de mort. Au clapotis que font Les viornes, Sous la voûte sans bornes Et sans fond, Tout s’éloigne et se fond ; L’ombre efface les cornes Des bœufs mornes Qui s’en vont. Et l’escargot sans bruit Rampe et bave ; L’obscurité s’aggrave, Le vent fuit ; Et l’oiseau de minuit Flotte comme une épave Dans la cave De la nuit.