Ballade XXXVIII

Charles d’Orléans

Poème de la prison

Haa, Doux Penser, jamais je ne pourroye Vous desservir les biens que me donnez, Car, quant Ennui mon pauvre cueur guerroye Par Fortune, comme bien le savés. Toutes les fois qu’amener me voulés Un souvenir de ma belle maîtresse , Tantôt Doleur, Desplaisir et Tristesse S’en vont fuyant ; ilz n’osent demourer Ne se trouver en votre compaignie ; Mais se meurent de courrous et d’envie, Quant il vous plaît d’ainsi me conforter. L’aise que j’ai dire je ne sauroye. Quant Souvenir et vous me racontés Les tresdoulx fais, plaisants et plains de joie De ma Dame, qui sont congneuz assés En plusieurs lieux, et si bien renommés Que d’en parler chacun en a liesse. Pource, tous deux, pour me tollir Destresse, D’elle veuillez nouvelles m’apporter Le plus souvent que pourrés, je vous prie ; Vous me sauvez et maintenez la vie, Quant il vous plaît d’ainsi me conforter. Car lors Amour par vous deux si m’envoie Ung doux espoir que vous me présentés, Qui me donne conseil que joyeux soye ; Et puis après tous trois me promettés Qu’à mon besoing jamais ne me fauldrés. Ainsi m’atens tout à votre promesse, Car par vous puis avoir, à grant largesse, Des biens d’Amours, plus que ne sais nombrer, Maugré Dangier, Deuil et Merencolie Que je ne crains en riens, mais les deffie. Quant il vous plaît d’ainsi me conforter. Jeune, gente, nonpareille Princesse, Puis que ne puis véoir votre jeunesse, De m’escrire ne vous veuillez lasser ; Car vous faites, je le vous certiffie, Grant aumosne dont je vous remercie, Quant il vous plaît d’ainsi me conforter.