L’Âne et ses Maîtres

Jean de La Fontaine

Fables — 1668

L’âne d’un jardinier se plaignait au Destin De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore. Les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin, Je suis plus matineux encore. Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché. Belle nécessité d’interrompre mon somme ! Le Sort de sa plainte touché, Lui donne un autre maître ; et l’animal de somme Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur. La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur Eurent bientôt choqué l’impertinente bête. J’ai regret, disait-il, à mon premier seigneur : Encor, quand il tournait la tête, J’attrapais, s’il m’en souvient bien, Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien : Mais ici point d’aubaine, ou si j’en ai quelqu’une : C’est de coups. Il obtint changement de fortune ; Et sur l’état d’un charbonnier Il fut couché tout le dernier. Autre plainte. Quoi donc ! dit le Sort en colère, Ce baudet-ci m’occupe autant Que cent monarques pourraient faire ! Croit-il être le seul qui ne soit pas content ? N’ai-je en l’esprit que son affaire ? Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits : Notre condition jamais ne nous contente ; La pire est toujours la présente. Nous fatiguons le ciel à force de placets. Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête, Nous lui romprons encor la tête.