Le poème des couleurs

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

Gammes ardentes et claires gammes — Aux accents vibrants, aux inflexions d’effroi, Aux tons plaintifs, aux tons joyeux — Vous papillotez comme des yeux, Couleurs, vous êtes le reflet des émois Qui traversent nos versatiles âmes. Les bleus tendres — sont les tendres amourettes. Myosotis effeuillés en rêvant De baisers dont on n’ose la cueillette. Les bleus de roi, profonds comme les flots De la mer hellénique au repos, Parlent des âges somptueux De chevaliers partis qui reviendront vainqueurs. Avec, sur leur superbe cœur, L’écusson d’azur où le Lys s’écartèle Et qu’ils rapporteront, fidèles, à leurs belles, Quand seront blancs devenus leurs noirs cheveux. Mais le sombre Indigo des nuits d’été Est la caresse consolante à nos yeux dépités Par le harcèlement du réel quotidien — Qui nous mord et aboie comme un chien. Violet — violette des tombeaux, Où des veuves en demi-deuil vont prier Déjà rêvant d’amours nouveaux ; Et violettes lasses, laissées Sous les paupières par les bonheurs goûtés Comme un vin meurtrier. Lilas frais et mauves pervers, Rhododendrons où des phalènes vont se pâmer ; Orchidées fleuries dans les serres — Auprès des couples enlacés D’étreintes furtives et douloureuses presque, Qu’aux yeux de tous il faut cacher. Rose léger des mousselines Et rose odorant des roses Qu’entraînent des musiques câlines, De valses ; pendant qu’on cause Sous les lampes, de galantes choses. Pourpre sanglante des combats ! Et sinistre carmin des flammes ! Vous clamez — au son des trompes rugissantes — la gloire De chaque Héros qui tomba Baisé au front par la Victoire. Seules resteront à jamais ignorées Les tragiques mêlées Où, vaincues, succombent les âmes. Or rouge des vignes mûries Où s’entraîne la ronde folle Des amoureux aux mains unies. Orangés calmes des couchants d’automne, Orangés tristes des feuilles tombées, Qui tournent dans le vent mauvais Avec les serments oubliés ! Or délicat des chevelures blondes, Pâleur lascive des créoles Qui s’éclaire de l’or joyeux des joyaux ; Rubans jaunes mêlés aux tresses brunes, Jupes vives des gitanas — Qui dansent indolentes sous la jaune lune. Cuivre roux des blés lourds de grains, Que le soleil couve comme une poule ses poussins, Et riche ivoire des fruits attachés, Comme des étoiles, sur le vert intense des vergers. Émeraude agreste où les regards boivent L’eau candide de votre éternelle jeunesse. Ô fraîche grâce bucolique ! Sources ingénues et sous-bois songeants ; Hêtres, Ormeaux, Frênes et Viornes — Vos feuillages grêles ou puissants Sont tes petites voix chantantes, l’allégresse sans bornes De Pan l’immortel Adolescent. Sous vos branches entrelacées, Les frêles herbes sont bercées De chansons douces — comme l’Espoir Au cœur craintif, par le destin navré. Mais, voici le bleu mystique des soirs ; — Teinte pieuse du manteau bleu De la Vierge Marie, Telle qu’on la voit, sur fond d’orfèvrerie, Aux naïves peintures des maîtres d’autrefois, Qui, sûrement, l’ont vue s’arrêter auprès d’eux Souvent — pour voir si le portrait Serait bientôt achevé. Voici le bleu mystique des soirs. Gammes ardentes et claires gammes — Aux accents vibrants, aux inflexions d’effroi, Aux tons plaintifs, aux tons joyeux — Vous papillottez comme des yeux, Couleurs, vous êtes le reflet des émois Qui traversent nos versatiles âmes.