À propos d’une grille de bon goût

Victor Hugo

Toute la lyre

Le bon goût, c’est une grille. Gare à ce vieux bon goût-là ! De tout temps, sous son étrille, Pan, le bouc sacré, bêla. Le goût classe, isole, trie, Et, de crainte des ébats, Met de la serrurerie Autour de tout, ici-bas. Il cloître, et dit : j’émancipe. Il coupe, et dit : j’ai créé. Être sobre est son principe, Des malades agréé. Il est cousin de l’envie. Il est membre des sénats. Il donne au cœur, à la vie, La forme d’un cadenas. Sur un Pinde jaune d’ocre, À mi-côte, en l’art petit, Il satisfait, médiocre, Son absence d’appétit. Devant le grand il recule. Soit ! ce n’est point sans dégâts Qu’on est touché par Hercule Ou pris par Micromégas. Contre toutes les folies, Les chefs-d’œuvre, les rayons Et les femmes trop jolies, Il prend ses précautions. Pour lui, l’idéal, le style, L’homme, les bois, les oiseaux, Ont pour but de rendre utile Une paire de ciseaux. Il fait les âmes jésuites, Il fait les esprits pédants, Et, tranquille sur les suites, Dit : Prenez le mors aux dents ! Cul-de-jatte, sois lyrique ! Lièvre, deviens effréné ! Couvre-toi de roses, trique ! Macette, sois Évadné ! Taupe, allume le tonnerre. Dompte, oison, les flots marins. Ça, porte-moi, poitrinaire, Deux cents kilos sur tes reins. Crétin, lâche ton génie. Glaçon, tâche d’avoir chaud. Étreins ferme Polymnie Entre tes deux bras, manchot. S’abrutir est le précepte Le plus clair du rituel. C’est à force d’être inepte Qu’on devient spirituel. C’est là tout l’Art Poétique. Galoper très bien, beaucoup, Avec ce point pleurétique Qu’on appelle le bon goût. Le goût nous donne licence, Fais tout ce que tu voudras. Avec cette réticence Que nous serons des castrats. L’effet de son beau désordre Rate, si nous oublions Qu’une défense de mordre Est intimée aux lions. Définitions : Mesdames Et messieurs, l’ancien bon goût, C’est l’âne ayant charge d’âmes, C’est Rien, grand-prêtre de Tout. C’est bête sans être fauve, C’est prêcher sans enseigner, C’est Phœbus devenu chauve, Qui tâche de se peigner. L’échevelé l’exaspère. Que lui veut cette toison Désagréable et prospère Du grand art, jeune à foison ? Le goût, tondu, n’aime aucune Chevelure en liberté. Car un crâne a la rancune D’un amoureux déserté. Crânes nus, hommes sans flammes, Souffrent, et sont indignés De ces cheveux, de ces femmes Qui les ont abandonnés.