Serais-tu seul ?

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Je veux revoir l’espace où plongea ta pensée, Et les sentiers de fleurs que tes pieds ont touchés. Oh ! si j’avais de grandes ailes, Que je traverserais de lieux ! J’irais, sous mes plumes fidèles, Dans leurs pleurs essuyer tes yeux : Je m’abattrais sur ta fenêtre, Ou près de ton cœur endormi ; Toi, quand tu me verrais paraître, T’enfuirais-tu, mon seul ami ? Non : tu subirais le prodige Qui rouvrirait les cieux pour nous ; Et, comme une fleur sur sa tige, Je tremblerais sur tes genoux ; Puis, craintive comme une femme, Si je t’entraînais à demi, Pour ne plus déchirer notre ame, Me suivrais-tu, mon seul ami ? À minuit la lune rayonne, Et ma trace aurait un flambeau : Vers tes pas, dont mon cœur frissonne, Dieu, que le chemin serait beau ! Sous nos fleurs où, pleine de larmes, Ta voix dans ma voix a gémi, Comme au temps dont j’ai fait les charmes, Serais-tu seul, mon seul ami ? Mais le jour luit, mon rêve tombe ; Au soleil les rêves ont peur ; Et les ailes de ma colombe Vont seules te porter mon cœur ; Elle a respiré l’air où j’aime ; Dans mes bras son vol a frémi : Triste, comme un peu de moi-même, Caresse-la, mon seul ami !