Adoration

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Beauté de tous les temps, ciel de tous les pays, Printemps de la jacinthe, Ah ! comme dans mon âme et mes yeux éblouis Vous marquez votre empreinte ! Quels mots exprimeraient avec assez d’émoi D’ardeur et de courage, La force et la douleur qui s’irritent en moi Du talon au visage ! Lorsque tout en mon sang s’émeut, puis-je choisir D’une voix sûre et lente, Le chant harmonieux, la strophe du désir La syllabe odorante ? Comment dire le poids, impétueux, amer, De tout ce qui me touche ! Quelle ode suffirait ? Se peut-il que la mer S’élance par ma bouche ? Se peut-il que j’évoque avec des cris vermeils Autant que des arbouses, La splendeur des matins, la chaleur des soleils, La gaîté des pelouses ? Tant de rêve, d’amour, de désir, tant d’élans, C’est un si grand martyre ; Hélas ! mourir un soir, le cœur encor brûlant ! Sans avoir pu tout dire ! Mais peut-être que l’être, allégé des mots vains, Dans la mort solitaire Peut vous louer avec des silences divins, Ô beauté de la terre ! Ô pouvoir vous louer avec des chênes verts, Des parfums de corolle, Des regards azurés et des gestes ouverts, Comme un oiseau qui vole ! Ô vous louer avec l’or liquide et le sang Du soleil sur la cime, Et le rire enflammé d’une âme qui descend Dans le Hadès sublime…