Digne d’être de laurier couronné

Christine de Pizan

Cent Ballades

Ou temps jadis, en la cité de Romme, Orent Rommains maint noble et bel usage. Un en y ot : tel fu que quant un homme En fais d’armes s’en aloit en voyage, S’il faisait la aucun beau vasselage, Après, quant ert a Romme retourné, Celui était, pour pris de son bernage, Digne d’être de laurier couronné. De cel’ honneur on prisoit moult la somme ; Car le plus preux l’avait ou le plus sage. Pour ce pluseurs, qu’yci pas je ne nomme, S’efforçoient d’en avoir l’avantage ; Bien y paru, car de hardi visage Domterent ceux d’Auffrique en leur regné, Dont maint furent, au retour de Cartage, Digne d’être de laurier couronné. Ce faisait on jadis ; mais une pomme Ne sont prisié en France, c’est domage, Adès les bons, mais tous ceux on renomme Qui ont avoir ou trés grant heritage. Mais par bonté, trop plus que par lignage, Doit être honneur et pris et loz donné A ceux qui sont, pour leur noble corage, Digne d’être de laurier couronné. Princes, par Dieu c’est grant deuil et grant rage Quant les biens fais ne sont guerredonné A ceux qui sont, au dit de tout lengage, Digne d’être de laurier couronné.