C’était la solitude…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

C’était la solitude et sa féconde ivresse ; Le vent des ciels du soir, plein d’une ample vigueur, De la nue à la terre élançait ses caresses : Je recevais avec une avide allégresse Cet univers dissous qui pénétrait mon cœur ! Et l’espace, et l’espoir, et l’éternité même Devenaient familiers à mon docile esprit ; Les astres décelaient d’ineffables problèmes À cette âme attentive où rien n’est circonscrit. — Alors, me surprenant, — ô toi qui seul existes, — Amour, iniquité sublime, tu survins, Ô chasseur turbulent, voleur jaloux et triste, Fier de ton indigence et du désir divin. Tu dispersas l’immense et vivant paysage Qui sous mon front séduit mettait ses bonds légers ; Et, pitoyable autant que féroce et sauvage, Tu fixas dans cet être, à jamais ravagé, La bonté de tes mains et l’air de ton visage…