Continuité

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Les véritables morts sont les cœurs sans audace Qui n’ont rien exigé et qui n’ont rien tenté ; Sous l’azur frénétique où d’autres sont rapaces Ils n’ont pas bu l’espoir, ni dévoré l’été. Ils n’ont pas su souffrir comme il convient qu’on souffre, Sans plus pouvoir manger, dormir, ni respirer, Pareils à ces poissons livides et nacrés Qui gisent, arrachés hors du bleuâtre gouffre. Le bonheur turbulent, qui réjouit les airs Et jette un cri panique à quoi tout se rallie, A vu ces cœurs peureux préférer leur désert Au risque illimité de la mélancolie ; Cependant tout est vif, continuel et sûr De ce qui fut ! J’ai vu, sur une antique grève, Des temples, absorbés par le sable et l’azur, Prolonger le divin et poursuivre leur rêve. Ainsi, les corps hardis, dont les vœux exaucés Mêlent la joie au fiel que les Destins imposent, Porteront dans la mort et ses métamorphoses Le plaisir obtenu, qui ne peut pas cesser…