Ballade LVIII

Charles d’Orléans

Poème de la prison

J’ai aux eschés joué devant Amours, Pour passer temps, avecques faulx Dangier, Et eurement me suis gardé toujours. Sans riens perdre jusques au derrenier Que Fortune lui est venu aidier. Et par meschief, que maudite soit elle ! À ma Dame prise soudainement ; Par quoi suis mat, je le vois clerement, Se je ne fais une Dame nouvelle. En ma Dame j’avais mon secours, Plus qu’en autre, car souvent d’encombrier Me delivroit, quant venait à son cours, Et en gardes taisoit mon jeu lier ; Je n’avais Pion, ne Chevalier. Autlin, ne Rocq qui peussent ma querelle Si bien aidier. Il y pert vrayement, Car j’ai perdu mon jeu entièrement, Se je ne tais une Dame nouvelle. Je ne me sais jamais garder des tours De Fortune, qui maintes foiz changier A fait mon jeu et tourner à rebours ; Mon dommage sait bien tôt espier, Elle m’assault sans point me deffier. Par mon serment, oncques ne congneu telle. En jeu party suis si estrangement Que je me rends et n’y vois sauvement, Se je ne fais une Dame nouvelle.