Quoi ! tu crains de mourir…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Quoi ! tu crains de mourir, tu souhaites rester, Ayant été splendide et pareille à l’été, Le témoin déclinant de ce qui recommence. — Ô cœur toujours comblé et toujours dévasté, Pourquoi perpétuer ta rêveuse démence ? Va, ne t’attarde pas. Sache mourir. Comment Pourrais-tu présenter, enfant lucide et sage, À d’éternels printemps cet orgueilleux visage Qui, lorsqu’il affrontait le soleil par moment, Recevait de l’azur un tendre assentiment ? L’on meurt, et c’est cela ton angoisse suprême. L’on meurt ; tu le savais sans le croire, dis-tu ? Tu n’avais pas compris, près des cadavres mêmes, Que ce repos glacé, irascible, têtu. Serait le tien aussi. Tu te répétais j’aime, Universellement, à jamais, pour toujours, Depuis les temps naissants jusqu’au terme des mondes ; Et ton esprit, en qui tout l’univers abonde, S’assurait de durer par ce prodigue amour ! — Pauvre être, le destin n’est pas digne des hommes ; Ô vivant incendie il te faudra périr ! Mais déjà le futur te recueille et te nomme, Et les cœurs turbulents sembleront économes Auprès de ton ardeur léguée à l’avenir…