L’Horloger

Émile Verhaeren

Poèmes légendaires de Flandre et de Brabant — 1916

Quelques bagues et maints hochets, On s’arrêtait pour voir, Le soir, En sa boutique, l’horloger Qui remuait, avec des doigts légers Et des pinces très minces, Mille ressorts à reflets d’or, En des soucoupes ; Et tout à coup, comme un vieux fou, Face pâle, levait vers nous Son œil géant, avec sa loupe. Mes compagnons fuyaient : ils avaient peur. La crainte également serrait mon cœur, Mais néanmoins, je restais là, planté Quand même, à la vitrine. L’œil noir de l’horloger Planait de tous côtés ; Ses manches de lustrine Faisaient des gestes, ci et là. Il sifflotait, avec des rythmes las, Un air connu qu’on fredonnait en Flandre. Un jour, j’entrai chez lui, décidément, Je voulais voir et je voulais l’entendre : Il était ma folie et déjà mon tourment. Je ne lui pus rien dire. Les ronds joufflus des gros cadrans Ornaient d’un lunaire sourire, La chaux des grands murs blancs. Mille insectes épileptiques Semblaient grouiller dans la boutique ; Je surprenais, en des cloisons, Du haut en bas de la maison, Leur vie énorme et minuscule ; Mais tels que des justiciers Les textuels balanciers Rompaient ce bruit de molécules. Je m’assis dans un coin et l’horloger me dit : J’étais ainsi que toi timide, Lorsque j’étais petit… Sais-tu l’histoire en or du gnome et des gnomides ? Il me la raconta ; et nous fûmes amis. Des gnomides, sang de soleil, Pour un gnome, lymphe de lune, Brûlaient jadis, d’amour belle, mais importune ; Le gnome avait — et c’était sa fortune — Un cœur précis, exact, clair et vermeil, Avec lequel il parcourait le monde, Réglant les horloges profondes Des églises et des beffrois Solitaires et droits D’Alost, de Gand, de Malines et de Termonde. Son cœur battant Tranquille et régulier comme le pouls du temps, Les tics-tacs brefs des horloges maîtresses Battaient sans cesse, Depuis cent ans, Avec justesse ; Or il se fit qu’un beau matin Resta en panne Le balancier de Saint-Martin, Et que soudain se détraquèrent Là-haut, Le carillon de Saint-Rombault Et les aiguilles de Sainte-Anne Et les marteaux monumentaux — Heurts, chocs et bonds — de Saint-Gommaire. Mornes, surpris et consternés, les échevins Interrogèrent tous gens en vain ; On consultait le ciel, les vents et l’étendue. On s’enquérait ici, plus loin, là-bas, Et tout à coup, la peur régna. Car l’heure exacte était perdue. Oh ! le trouble dans les maisons : Enfants joyeux et parents tristes ; Et les repas pris au hasard et les frissons Et les affres au cœur des buralistes ; Et le sonneur ne sonnant plus Ses ponctuels angélus ; Et le docteur laissant mourir ses vieux malades ; Et l’existence entière au flux et au reflux D’inoubliables bousculades ! Encor, si le soleil s’était montré. Mais les brumes régnaient : les prés De Rupelmonde et de Tamise Étaient couverts d’étoupes grises Et les mares fumaient, comme du lait. Nul ne savait l’heure, Et chacun en parlait. L’instant où l’on vivait semblait à tous un leurre. Enfin, on fit venir de Gand Un solennel et loquace savant Qui répara les mécaniques ; Mais à peine fut-il parti, Que les cadrans firent la nique À son savoir mal averti Et qu’à nouveau les fantasques aiguilles S’emmêlèrent, comme un couple d’anguilles. Que faire ? on ne sut plus quel maître interroger. Heureusement que l’horloger Depuis vingt ans, patiemment, sans violence, Les yeux fermés, l’oreille au guet, Étudiait Le nocturne silence. Or, il se fit qu’un soir, il lui parut faussé. Il criaillait, stridait, grinçait comme un ressort Tordu, alors que tout tapage avait cessé Et que la lune errait, par les champs morts. Et l’horloger soudain hèla le gnome Qu’il hébergeait, toutes les nuits, Dans une antique horloge en buis. L’horloge était ouverte et le fantôme Sorti. Bien plus. Là-bas, sur la pelouse humide Se trémoussait Une troupe en or de gnomides. Le silence souffrait, ployait et se cassait. Quant au gnome, vautré au centre D’un tourbillon de mains, de bras, de seins, de ventres, Son cœur régulateur des jours Battait et sursautait, comme un tambour. Et l’horloger comprit. Mais il doubla sa joie À ne la dépenser que pour lui-même : D’abord, il fit de son secret sa proie ; Plus tard, il en ferait son stratagème. Le soir venu, il endormit Le beau lutin dans son horloge en buis, Avec un pavot frêle ; Puis doucement, au son d’une flûte très douce, Il enchanta si fort, sur la pelouse, Les gnomides énigmatiques, Qu’il amena, sans cri et sans querelle, Leur ronde entière en sa boutique. Et vite, il leur servit des grains d’anis Et des corinthes. Il ajoutait : « Soyez sans crainte, Je vous ferai des lits avec de clairs ressorts Et des maisons à paliers d’or, Comme à Paris. Écoutez-moi, restez ici, J’ai là, pour vous, un petit homme Doux et léger, comme un fantôme, Un homme avec une âme aussi jolie Qu’après l’orage une embellie Mais dont le cœur aura besoin, Pour vous aimer, de tous mes soins. » Et les gnomides acceptèrent L’offre que fit d’un ton autoritaire, À leur simplesse, l’horloger ; Leurs yeux ravis voyaient bouger Mille reflets, mille lumières Semant la vie, au long des murs ; Et chacune déjà cherchait, au fond des boîtes Et des cases étroites, Pour ses plaisirs futurs, Un abri sûr. Et quand elles furent toutes blotties En leurs niches de luxe et d’inertie, Leur maître, l’horloger S’en vint trouver les échevins et le vicaire Leur promettant, En échange d’argent comptant, De les tirer, au bout d’un temps léger, D’affaire. Les échevins hésitèrent quoiqu’à regret : « Que l’horloger d’abord donnât les preuves De sa science neuve ; Ils le paieraient Après. » Le soir même, tous les tics-tacs de la paroisse, Sans hâte aucune et sans angoisse, Marchaient, entre les fers de leurs compas, Au pas. Le vicaire doutait encor, Il entraîna trois échevins : — Puisque mon art vous paraît vain, Demain, dès la première aurore Le tumulte reparaîtra, fit l’horloger, Qui exaltait ou qui domptait Déjà, très sûrement, quoiqu’au jugé, Avec des filtres et des baumes, Le cœur Tour à tour calme ou ravageur Des gnomides et de son gnome. Le lendemain naquit un branle-bas Si fort et l’heure fit de tels faux pas Que ceux de Hamme et de Termonde Crurent que tapageait le dernier jour du monde. L’horloger triomphait. Il apparut, le nez puissant et satisfait, Et de grosses sommes furent versées En ses poches largement évasées. Il parcourut depuis Pendant les jours, pendant les nuits, Les champs, les bourgs, les villes, Réglant partout les cœurs serviles Des horloges et les tics-tacs et les marteaux Des lourds beffrois monumentaux. Et son pouvoir et sa fortune S’arrondissaient comme la lune Qui tout là-haut clignant de l’œil Lui souriait, madrée. Il fut la légende de sa contrée Et tous lui prodiguaient le bon accueil. Du jour que l’horloger m’eût raconté l’histoire De son triomphe et de sa gloire, Je vins plus ardemment encor chez lui Et m’y fixais jusqu’à la nuit. Ô ce monde cabalistique ! J’en fus hanté ; mes yeux distraits S’y attachaient, le pénétraient ; Je n’osais toucher rien, bien que j’en eusse envie. Un jour pourtant, j’appuyai, brusquement, Sur un léger tictaquement, Et tout à coup la mort cassa le mouvement Qui me représentait la vie Du gnome et des gnomides asservies. J’en fus si désolé que j’en pleurai. L’horloger regarda, d’un air navré, Mais ne me fit aucun reproche. Dorénavant, je regardai, les mains en poche. Mais jour à jour, de plus en plus, les mouvements Innombrables, indéfinis, tentaculaires, Attirèrent mes yeux déments En leurs vertiges circulaires, Si bien que mon esprit, Avec autant d’ardeur, plus tard, s’éprit Des tumultes réglés, par les causes profondes Qui font, dans le mystère, évoluer les mondes.